Aux neutres

By Ferdinand Dugué

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Stupide Europe, Europe lâche,

Laisseras-tu jusqu'à la fin

Ce vieux monstre accomplir sa tâche

D'incendiaire et d'assassin ?

Spectatrice ou plutôt complice,

Resteras-tu loin de la lice

A voir froidement le supplice

D'Abel égorgé par Caïn ?…

Dans le malheur qui nous accable

Dieu cependant, ô Nations,

Pour votre égoïsme implacable

A mis d'éclatantes leçons !

S'il faut qu'un jour la France meure

Pour vous bientôt sonnera l'heure…

L'Ange noir déjà vous effleure

En de fatales visions !…

Angleterre ! toi dont l'armée

Avec la nôtre a combattu,

Ton âme a pu rester fermée

A nos cris d'appel… mais, crois-tu

Rendre moins terrible ou plus lente

L'heure où l'Allemagne insolente

Posera sa botte sanglante

Sur ton pavillon abattu ?…

Et toi que de Beust administre,

— Un Saxon pire qu'un Prussien

Et qui prête un concours sinistre

A Bismark son rival ancien —

Autriche par nous préservée,

Ta perte doit être achevée

Puisque Vienne qu'il a sauvée

A laissé Paris sans soutien !…

Et toi, tortueuse Italie

Où tous les hommes sont ingrats

Moins un seul qui risque sa vie

Pour la France dans ces combats…

Sans nous tu n'étais rien en somme,

Et quoique ton roi gentilhomme

Convoite Nice et vole Rome,

Sans nous un jour tu périras !…

De ta monstrueuse inertie

Le germe, le motif, le nom,

Europe, c'est ta jalousie

Contre la grande nation !

Et ta plus secrète pensée

Trahit une joie insensée

En voyant la gloire abaissée

Au profit de l'ambition !

Quand le torrent brisa sa digue

Tu n'as rien inventé de-mieux

Que de fonder la sainte ligue

Des neutres… ligue des peureux !

Pour rencontrer pareille honte

Il faut qu'à Pilate on remonte

Car c'était un neutre à mon compte

Et vous vous ressemblez tous deux !

Ligue des neutres, c'est splendide,

C'est parfait ! le mot fait rêver !

L'égoïsme le plus sordide

N'aura jamais su mieux trouver !

En bon français cela veut dire :

Soyons lâches jusqu'au délire !

Par-dessus le bord du navire

Jetons l'honneur pour tout sauver !

Le toit du voisin est en flammes…

Je suis neutre et je n'y peux rien !

On tue enfants, vieillards et femmes…

Je suis neutre et me garde bien

D'intervenir en cette affaire…

Je suis neutre et me borne à faire

Pour le voisin une prière…

Étant neutre on reste chrétien !…

Et si, croyant qu'elle agonise

Cette France au nom détesté,

La frayeur en toi galvanise

Un sentiment d'humanité,

C'est que tu trembles pour toi-même…

La peur du châtiment suprême

A fait glisser de ton front blême

Ton masque de neutralité !…

Eh bien, garde tes vœux stériles,

Ta pitié de mauvais aloi

Et tes beaux discours inutiles

Qui n'ont que l'intérêt pour loi !

Républicaine, unie et forte,

La France n'est pas encor morte

Et dans l'élan qui la transporte

Saura bien se passer de toi !…

Et malgré cette ingratitude

Que son cœur pardonne attristé,

Reprenant la fière attitude

Qui convient à sa majesté,

Tu verras la France féconde

Par qui tout prospère et se fonde

Répandre encore sur le monde

Tons ses trésors de liberté !…