Aux trois aimés

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1843-01-01 - 1843-01-01

De vous gronder je n'ai plus le courage,

Enfans ! ma voix s'enferme trop souvent.

Vous grandissez, impatiens d'orage ;

Votre aile s'ouvre, émue au moindre vent.

Affermissez votre raison qui chante ;

Veillez sur vous comme a fait mon amour ;

On peut gronder sans être bien méchante :

Embrassez-moi, grondez à votre tour,

Vous n'êtes plus la sauvage couvée,

Assaillant Pair d'un tumulte innocent ;

Tribu sans art, au désert préservée,

Bornant vos vœux à mon zèle incessant :

L'esprit vous gagne, ô ma rêveuse école,

Quand il fermente, il étourdit l'amour.

Vous adorez le droit de la parole :

Anges, parlez, grondez à votre tour.

Je vous fis trois pour former une digue

Contre les flots qui vont vous assaillir :

L'un vigilant, l'un rêveur, l'un prodigue,

Croissez unis pour ne jamais faillir,

Mes trois échos ! l'un à l'autre, à l'oreille,

Redites-vous les cris de mon amour ;

Si l'un s'endort, que l'autre le réveille ;

Embrassez-le, grondez à votre tour !

Je demandais trop à vos jeunes âmes ;

Tant de soleil éblouit le printemps !

Les fleurs, les fruits, l'ombre mêlée aux flammes,

La raison mûre et les joyeux instans,

Je voulais tout, impatiente mère,

Le ciel en bas, rêve de tout amour ;

Et tout amour couve une larme amère :

Punissez-moi, grondez à votre tour.

Toi, sur qui Dieu jeta le droit d'aînesse,

Dis aux petits que les étés sont courts ;

Sous le manteau flottant de la jeunesse,

D'une lisière enferme le secours !

Parlez de moi, surtout dans la souffrance ;

Où que je sois, évoquez mon amour :

Je reviendrai vous parler d'espérance ;

Mais gronder… non : grondez à votre tour !