Aventure d'un saumon et d'un esturgeon

By Jean de La Fontaine

Written 1658-01-01 - 1694-01-01

Cela vous semble nouveau

Que des poissons, qui nagent en grande eau,

S'en aillent si loin se faire

Une prison volontaire,

Et renoncent pour elle à leur pays natal,

Quand la prison seroit un palais de cristal.

En effet, il n'est personne

Qui d'abord ne s'en étonne ;

Car ce n'est pas la faim qui nous a fait sortir

Du lieu de notre naissance ;

Sans nous vanter, et sans mentir,

Nous y trouvions en abondance

De quoi soûler nos appétits :

Si les gros nous mangeoient, nous mangions les petits,

Ainsi que l'on fait en France.

Et pour ne pas tenir votre esprit en balance,

Je vais vous dire la raison

Qui nous a fait choisir cette aimable prison

Qu'avec moi ce saumon habite.

Un jour, nous promenant sur le dos d'Amphitrite,

Nous aperçûmes deux marchands

A qui le fier Borée, auteur de maint orage,

Avoit fait faire au milieu de nos champs

Un cruel et piteux naufrage.

Tout en nageant, ils imploroient le dieu

De l'humide et vaste lieu,

Le priant d'être sensible

Au sort qu'ils alloient courir,

Et faisoient tout leur possible

Afin de ne pas mourir.

Le dieu les poussa sur l'heure

Vers un rocher dont il fait sa demeure ;

Et là d'abord il leur dit :

Pauvres humains qui vous fiez à l'onde,

Que cherchez-vous en notre monde ?

Un des marchands répondit :

Monarque de. l'eau salée,

Dans une région de ces flots reculée

Est un lieu nommé Vaux, gloire de l'univers :

Son nom vole déjà dans cent climats divers :

Oronte y fait bâtir un palais magnifique,

Où règne l'ordre ionique

Avec beaucoup d'agrément.

On a placé justement

Vis-à-vis du bâtiment

Deux grottes, dont la structure

Est de telle architecture

Qu'elle plaît sans ornement.

Nous cherchions toutefois sur l'humide élément

Les conques les plus exquises,

Et du corail de toutes guises ;

Mais les vents, ennemis du plaisir de nos yeux,

Par des complots odieux

Ont traversé nos voyages :

Dites-leur qu'ils soient plus sages,

Et respectent désormais

Oronte et tous ses palais.

Thétis de ce récit sembla toute ravie ;

Et, la harangue finie,

Nous fûmes envoyés par le maître des vents

Pour offrir de sa part, en termes obligeants,

Au possesseur de Vaux, Oronte son intime,

Ce que dans ces pays on voit de raretés,

Ambre, nacre, corail, marbre, diversités,

Enfin tous les trésors de la cour maritime.

Après cent périls évités,

Nageant de mer en fleuve, et de fleuve en rivière,

Non loin d'ici, d'une adroite manière

Par des pêcheurs nous fûmes arrêtés,

Et par bonheur chez Oronte portés.

Là je lui fis ma petite harangue,

Petite certainement,

Car c'étoit en notre langue,

Laconique extrêmement.

On l'apprend fort aisément :

Venez nous voir seulement

Au fond du moite élément,

Vous saurez comme nous parler en un moment.

Pour achever notre histoire,

Monsieur Courtois, si j'ai bonne mémoire,

Avec mon compagnon m'a logé dans ces lieux :

Quant à moi, j'ai bonne envie

De n'en bouger de ma vie ;

On y voit souvent les yeux

De l'adorable Sylvie.