Bal masqué

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

On peut voir des yeux de phosphore

Briller au bal de l'Opéra.

C'est bien moins loin que le Bosphore

Et que le faubourg de Péra.

Tous les ennuis sont prosaïques,

Et la vie est un promenoir.

Pourquoi pas sous les mosaïques

Se promener en habit noir ?

Plus d'allures dévergondées.

Sur le bel escalier géant

Les gens échangent leurs idées :

Rien du tout, contre le néant.

L'âpre musique des Tziganes,

Pensive comme le Destin,

Étonne et ravit les organes

Agacés par son bruit lointain,

Et jette, comme une caresse,

Dans l'âme de nos Dalilas,

Un vague désir de paresse,

Avec la chanson des guzlas.

Quant au passé, qui sous les lustres

Enchanta notre œil ébloui

Avec ses tordions illustres,

Tout cela s'est évanoui.

Chicard danse dans les étoiles !

Et son plumet tressaille encor

Dans l'azur, et parmi les toiles

De ce vertigineux décor.

Pomaré, chaste en sa démence

Dont jamais nous ne nous lassions,

Danse un cavalier seul immense

Avec les constellations ;

Et raillant la lyre thébaine,

Musard aux pâleurs de safran

Agite son bâton d'ébène

Dans le farouche Aldébaran.

Strauss, poursuivi par les huées

Des astres au front curieux,

Emporte au milieu des nuées

Le sombre galop furieux ;

Et Gavarni, qui rêve encore

A leurs impudiques ardeurs,

Voit se confondre avec l'aurore

Les pourpres de ses débardeurs.

Masques, danseurs, satins, amantes,

Bacchantes du long corridor,

Mer, dont les vagues écumantes

Se roulaient comme un serpent d'or ;

Avec ta face inanimée,

Tu nous apparais, Carnaval,

Comme on revoit dans la fumée

Le spectre d'un combat naval !