Ballade des mots-croisés
Written 1939-01-01 - 1939-01-01
Fût-ce l'ennui, fût-ce le rhumatisme,
Chagrin, remords, deuil (quel que soit l'aspic
Qui mord le cœur,) plus variés que prisme,
Pour écourter les heures — sans freudisme —,
Longue manie, inestimable tic,
Sans que jamais l'attention dévie,
Nous excitant comme gravir un pic,
Les mots-croisés, c'est l'oubli de la vie.
Par eux voici que l'européanisme
S'est accompli sans que, (c'était le hic,)
Guerre survint, sans que nul héroïsme
Versât le sang pour tel but, pour tel schisme,
Puisque partout, sans mic mac ou mac mic,
Pareil souci tous les peuples convie
A jumeler dans un commun mastic
Les mots-croisés, cet oubli de la vie.
Universel, innocent catéchisme !
Son seul orgueil est qu'un même ombilic
Serve à plusieurs et que, joints par un isthme,
Deux mots distants tels que sublime et flic
Par l'I central ferme et droit comme un stick
Soient empalés, laissant l'âme ravie
A qui faisait, juif, prêtre ou bien laïc,
Des mots-croisés, cet oubli de la vie.
V a, haine humaine ! Exhale ton envie !
Tue et détruis ! Le suprême couic
Nous trouvera cherchant, ô Copernic !
Nos mots-croisés, cet oubli de la vie.