Ballade du châtaignier rond

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Le râle de genêts croassait dans les prés

Comme un peigne qu'on racle au milieu du mystère ;

Le soir décolorait les arbres effarés,

Et lentement la Lune, au ras du ciel austère,

Se recourbait en arc ainsi qu'un cimeterre.

C'est alors que, tout seul dans la vallée, au bruit

Du crapaud des étangs qui flûtait son ennui,

Par les taillis scabreux, les labours et le chaume,

Je m'en allais parfois rêver jusqu'à minuit

Sous le châtaignier rond dressé comme un fantôme.

Aux bêlements lointains des moutons égarés,

Plus fatidiquement qu'un glas de monastère,

Le chat-huant mêlait ses sanglots acérés,

Si tristes, qu'un frisson de peur involontaire

Vous prend, lorsqu'un mauvais écho les réitère.

C'était l'heure des loups que le sorcier conduit ;

De la voix qui vous hèle, et du pas qui vous suit ;

Le grillon n'avait plus qu'un murmure d'atome ;

Et la mousse enchâssait le petit ver qui luit

Sous le châtaignier rond dressé comme un fantôme.

Le court vacillement des farfadets soufrés

Annonçant des esprits qui revenaient sur terre,

Dansait au bout des joncs des chemins engouffrés ;

Puis, à la longue, tout finissait par se taire,

Et le silence entrait dans la nuit solitaire.

Et j'oubliais la tombe où la Mort nous réduit

En cendres ! J'oubliais le monde qui me nuit ;

Le sommeil des buissons me charriait son baume,

Et je m'évaporais avec le vent qui fuit

Sous le châtaignier rond dressé comme un fantôme.

Princesse de mon cœur, si, par un cas fortuit,

Je meurs à la campagne, ordonne que celui

Qui vissera sur moi le long couvercle en dôme

M'emporte par la brande et m'enterre, la nuit,

Sous le châtaignier rond dressé comme un fantôme.