Ballade du pêcheur noyé

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1910-01-01 - 1910-01-01

Vous m'avez aujourd'hui repêché, camarades,

Et j'étais lourd dans vos filets.

Pris entre deux eaux, seul je m'en allais

Par delà les ports, par delà les rades.

Je m'en reviens ce soir gonflé de sel amer.

Mais parmi cabillots, anguilles et dorades,

Mon âme est restée à la mer.

O vous tous qui montez les canots et les côtres,

Croyez-en mon regard éteint :

J'aurai mon encens, j'aurai mon latin,

J'aurai mon cercueil comme tous les autres,

Mais vous avez en vain repris ma pauvre chair.

Malgré de profundis, cierges et patenôtres,

Mon âme est restée à la mer.

Vous vous dites : « Ce sont les voraces murènes

Qui l'ont ravagé jusqu'aux os ! »

Ignorez-vous donc le secret des eaux ?

Ignorez-vous donc les âpres sirènes ?

Il est trop tard !… Livrez ma chair bénite au ver

Entassez sur ma croix vos couronnes sereines,

Mon âme est restée à la mer.

Reine des horizons qui se redresse et hue,

O vague ! Tombeau sacrilège et clair,

Prise dans ton étreinte, à tout jamais perdue,

Mon âme est restée à la mer !