Ballade en quittant le Havre-de-Grâce

By Théodore Banville

Written 1873-01-01 - 1873-01-01

Enfin je pars et voici le navire.

Adieu, Paris joyeux ! adieu, tombeau !

Vis sans savoir que Misère soupire,

Maigre, et saignant sur son vieil escabeau,

Et ses seins nus mal couverts d'un lambeau.

Vis dans ta haine et dans ton avarice ;

Moi, je m'envole au gré de mon caprice.

La voile s'enfle, éprise de l'éther,

Et, délivré, j'invoque ma nourrice,

La mer aux flots tumultueux, la mer !

Adieu, prison où pleura mon martyre !

Adieu, Gobsecks à l'âme de corbeau !

La vague est là qui me berce et m'attire ;

L'archer divin, jeune, féroce et beau,

A sur la mer secoué son flambeau.

Dans sa splendeur, comme une impératrice,

Elle sourit, la grande séductrice ;

Et je respire, ivre du gouffre amer,

Pour que son souffle odorant me guérisse,

La mer aux flots tumultueux, la mer !

J'entends passer comme un accord de lyre.

O lovelace en habit bleu barbeau,

Féru d'amour pour une tirelire,

Paris, adieu ! garde tes Mirabeau,

Et Ferraris et Juliette Beau !

Amuse-toi ; que ton été fleurisse.

J'ai sous mes pieds la sainte inspiratrice

Dont l'âpre haleine a pénétré ma chair,

La grande mer, la mer consolatrice,

La mer aux flots tumultueux, la mer !

Toi, cœur blessé, ferme ta cicatrice.

L'algue éplorée aux verts cheveux lambrisse

Le roc ; je vois briller au soleil clair

La verte plaine où le flot se hérisse,

La mer aux flots tumultueux, la mer !