Ballade en reve

By Paul Verlaine

Written 1888-01-01 - 1888-01-01

J’AI rêvé d’elle, et nous nous pardonnions

Non pas nos torts, il n’en est en amour,

Mais l’absolu de nos opinions

Et que la vie ait pour nous pris ce tour.

Simple elle était comme au temps de ma cour,

En robe grise et verte et voilà tout.

J’aimai toujours les femmes dans ce goût.

Et son langage était sincère et coi.

Mais quel émoi de me dire au débout :

J’ai rêvé d’elle et pas elle de moi.

Elle ni moi, nous ne nous résignions

A plus souffrir pas plus tard que ce jour.

O ! nous revoir encore compagnons,

Chacun étant descendu de sa tour

Pour un baiser bien payé de retour !

Le beau projet ! Et nous étions debout,

Mais dans la main, avec du sang qui bout

Et chante un fier donec gratus. Mais quoi ?

C’était un songe, ô tristesse et dégoût !

J’ai rêvé d’elle et pas elle de moi.

Et nous suivions tes luisants fanions,

Soie et satin, ô Bonheur vainqueur, pour

Jusqu’à la mort, que d’ailleurs nous niions.

J’allais par les chemins en troubadour,

Chantant, ballant, sans craindre ce pandour,

Qui vous saute à la gorge et vous découd.

Elle évoquait la chère nuit d’Août

Où son aveu bas et lent me fit roi.

Moi, j’adorais ce retour qui m’absout.

J’ai rêvé d’elle et pas elle de moi.

Princesse elle est sans doute à l’autre bout

Du monde où règne et persiste ma foi.

Amen, alors, puisqu’à mes dam et coût

J’ai rêvé d’elle et pas elle de moi.