Ballade
Written 1925-01-01 - 1925-01-01
Sous les arbres de la forêt,
A minuit la belle est allée...
Au ciel la lune était gelée
Et le vent givrait les marais,
Disait la belle : « Ah ! que n'importe !
Mes lèvres brûlent d'un secret
Qu'au diable, hélas ! ce soir j'apporte ! »
Le diable, de pourpre vêtu,
L'attend, tout en bourrant sa pipe
Avec des cheveux de guenipe…
‒ « Bonsoir, belle ! Qu'apportes-tu ? »
‒ « Maître… mon cœur… » ‒ « Mauvaise offrande ! »
‒ « Prends vite !… il s'est tant débattu… »
‒ « Donc il est mien !… Et… tu demandes ?…
‒ « Un échange… Son cœur à lui… »
‒ « Je ne l'ai pas ! » ‒ « Seigneur !… que faire ?… »
…Alors le diable, débonnaire,
Dit : « Je peux, mais rien n'est gratuit,
Te faire un violon magique
Et ton amant serait séduit…
Il me faudrait quelques reliques… »
‒ Prends ! » dit la belle, « est-il encor
Rien ici-bas à quoi je tienne ! »
Alors, à la pauvre âme en peine,
Le diable arrache d'un effort,
Piété, vertu, deux cordes graves,
Du pouce et de l'index les tord
Et les effile avec sa bave.
Il a, pour établir l'accord,
Sur le cœur gonflé de la belle
Tendu la fine chanterelle,
La corde vive où tinte encor
L'argent d'un rire de jeunesse !
Puis enfin, pour la corde d'or
Il prend sa beauté de princesse !
Au matin, la belle s'assit
Devant le palais, sur des roses…
Mais la fenêtre est toujours close
Et ne lève point son châssis…
Le roi, à la chanson muette
Reste sourd !… La belle en souci
Sur son cher violon halète…
Revient le soir au fond des bois
‒ « Fais-le chanter ! » dit-elle au diable,
« Car seule j'en suis incapable… »
Répond Satan : « Eh ! par ma foi !
Manque un archet ! J'ai bien envie,
Pour t'en faire un, fort, souple et droit,
De prendre ton restant de vie !
Et la belle revint s'asseoir…
Le chant du violon magique
Était si poignant, qu'en réplique,
De la grand' porte du manoir,
Sortit le roi… cherche… Et se gausse
De cette vieille morte en noir !
‒ « Jetez-là », dit-il, « à la fosse ! »