Beauté moderne

By Jean Richepin

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

Certes, tu m'éblouis quand tu es toute nue.

Ainsi l'âpre soleil de juin, brûlant la nue,

Fait baisser le regard par sa flamme irrité.

Tu ressembles alors à quelque déité

Splendide arrondissant le contour de ses lignes

Dans un marbre plus blanc que la plume des cygnes.

Mais je t'admire autant, je te veux plus encor

En moderne beauté, quand un savant accord

De rubans, de chiffons, de robe revêtue,

Dans la toilette étreint ta vivante statue.

J'aime l'étroit corsage où tes seins à l'étroit

Semblent deux étalons qui se cabrent tout droit.

J'aime ton bras sortant à demi de la manche

Où la dentelle écume autour de ta chair blanche.

J'aime ton buste fier cuirassé de satin.

J'aime ton pied cambré, frétillant et mutin

Sous les boutons de la bottine mordorée.

J'aime ta jupe énorme à la traîne éplorée

Qui fait comme un fouillis épars de noirs cheveux

De ta croupe onduleuse à ton mollet nerveux.

J'aime à sentir ployer tes reins, fondre ta taille,

Dans le froufrou soyeux et craquant de la faille.

J'aime tes bracelets, tes bagues, tes bijoux,

Tout ce que ton caprice enfant a pour joujoux.

Et rien ne me rend fou, frénétique, idolâtre,

Comme l'éclat de tes toilettes de théâtre,

Quand, faisant palpiter au bout fin de ton gant

Comme un grand papillon l'éventail élégant,

Avec des airs de reine et des rires de fée,

La poitrine en avant, la tête ébouriffée,

Tu te plais à montrer aux lustres envieux

Tes diamants aigus qui poignardent les yeux.