Berceau

By Louis Bouilhet

Written 1859-01-01 - 1859-01-01

A l'ombre d'un figuier superbe,

Près d'un fleuve aux bords inconnus,

Deux enfants sont couchés dans l'herbe,

Frais, souriants, et demi-nus ;

Le grand ciel bleu les environne,

Un dernier rayon du soleil

Semble poser une couronne

Sur leurs fronts joints par le sommeil,

Et la brise qui vient des ondes

Parfumée aux fleurs des roseaux

Baise, en passant, leurs tètes blondes

Que touche l'aile des oiseaux !

Ils se réveillent… ô mystère !…

Du fond des antres sans chemins

Une louve, rasant la terre,

Vient lécher leurs petites mains !

Et tous deux, sous la bête énorme,

Les doigts crispés au poil tordu,

Tètent sans peur le pis difforme

Que les louveteaux ont mordu !

Courbe, ô figuier, ta large voûte

Sur ce grand berceau des déserts ;

Leur cri faible qu'un monstre écoute

Promet César à l'univers !

Fleuve obscur dont l'eau solitaire

Doit s'enorgueillir tant de fois,

Tibre, où boira toute la terre,

Viens jouer aux pieds de tes rois !

Et toi, par la forêt profonde,

Sous la lune au fauve reflet,

Hurle, ô louve, on noierait un monde

Dans chaque goutte de ton lait !

Ton museau pointu qui grommelle

Domine les peuples tremblants,

Rome tressaille à ta mamelle,

L'avenir vagit sous tes flancs !