Berceuse funèbre
Written 1920-01-01 - 1920-01-01
Endors-toi, maman, voici l'agonie.
Abandonne-toi sur l'oreiller clair.
Ferme tes grands yeux lassés d'insomnie,
Dors ! Repose-toi d'avoir tant souffert
Lorsque vient la nuit, il faut que l'on dorme.
Tu les jalousais, ceux qu'un philtre endort.
Mieux que par morphine et par chloroforme,
Voici le sommeil de la bonne mort
Tu la demandais, elle était ton havre,
Tu la poursuivais de tes vœux constants.
Endors-toi, maman ! Dans quelques instants
Tu ne seras plus qu'un petit cadavre
Endors-toi, maman ! croise tes deux mains,
Ferme tes deux yeux pendant que je pleure
Endors-toi, maman ! Tu vas, tout à l'heure,
Quitter à jamais les tristes humains
Endors-toi, maman ! Dans le jour qui baisse,
Tu vas devenir un spectre nouveau.
Endors-toi, maman, car voici la messe,
Le grand cimetière et l'étroit caveau
Endors-toi, maman ! Au temps de l'enfance,
Tout en nous chantant tu nous endormais.
Oh ! que de fatigue ! Oh ! que de souffrance !
Tu peux, maintenant, dormir à jamais
Mère au vaste cœur, vieillie, épuisée,
Tu l'as bien gagné de mourir enfin !
Sur ton pauvre lit de martyrisée,
Endors-toi, maman, car voici la fin
Endors-toi, maman ! Seule je t'assiste.
Je suis là. C'est moi, ta dernière enfant.
Mon cœur, jusqu'au bout, t'aime et te défend,
Endors-toi, maman au regard si triste
Endors-toi, maman, courage vaincu,
Charmante maman si modeste et sage.
Endors-toi, maman, cher petit visage.
In pace, maman ! Meurs d'avoir vécu.