Berceuse marine
Written 1901-01-01 - 1901-01-01
Mer, je t'entends monter du fond de l'horizon,
Comme pour engloutir le monde ;
Mer, je t'entends monter du fond de l'horizon !
Grosse de la fureur que chaque lame gronde,
Ta grande voix nocturne a franchi la maison,
Grosse de la fureur que chaque lame gronde.
Tandis que le sommeil vient pire qu'un poison
M'apporte ses plus affreux rêves ;
Tandis que le sommeil vient pire qu'un poison,
O toi ! hurle plus fort encore sur les grèves,
Que je t'entende même au fond de l'oreiller,
O toi ! hurle plus fort encore sur les grèves !
Car moi je vais dormir et toi tu vas veiller,
Chantant de toute ta marée,
Car moi je vais dormir et toi tu vas veiller.
Ta berceuse sera rude et désespérée ;
Soufflant l'horreur sans trêve et sans rémissions,
Ta berceuse sera rude et désespérée,
Racontant les Saphos sanglotant leurs Phaons
Du haut de Leucades farouches,
Racontant les Saphos sanglotant leurs Phaons,
Les veuvages en deuil criant par mille bouches,
Les croix de mort le long de tes rivages roux,
Les veuvages en deuil criant par mille bouches,
Les naufrages et les dégâts, tous tes courroux,
Toute ta sombre souvenance,
Les naufrages et les dégâts, tous tes courroux !
Chante et je dormirai comme au temps de l'enfance
Avec ton chant barbare enflant l'obscurité,
Chante et je dormirai comme au temps de l'enfance,
Avec l'illusion d'une âme à mon côté.