Berceuse philosophique

By Louis Bouilhet

Written 1869-01-01 - 1869-01-01

Monsieur l'enfant qu'on attendait,

Soyez le bienvenu sur terre !

Vous dansez comme un farfadet,

En narguant la sagesse austère ;

Car Dieu vous fit frais et vermeil,

Et votre mère en est ravie,

Et vous avez, sous le soleil,

L'éblouissement de la vie.

Déjà, pour vos repas de choix,

Tout travaille, ô tyran superbe :

L'abeille qui bourdonne au bois,

La vache qui mugit dans l'herbe.

Vous daignerez un peu plus tard,

Dans un carrosse en miniature,

Honorer d'un vague regard

Cet hommage de la nature.

Vous encouragerez un peu,

Comme il sied aux rois débonnaires,

Les oiseaux qui sont en tout lieu

Vos musiciens ordinaires.

Vous connaîtrez les champs, les fleurs,

Les grands flots qu'un souffle balance,

Et la pelouse aux cent couleurs,

Molle aux pieds de votre excellence ;

Puis le ciel, admirable à voir,

Pavillon que Dieu vous décore

De taffetas bleu jusqu'au soir,

De velours brun jusqu'à l'aurore.

Un mot pourtant de l'avenir :

Tout vous flatte, ô maître du monde !

Toutes les mains, pour vous bénir,

Caressent votre tête blonde.

Et votre mère, en ses ébats,

Colle ses lèvres affolées

Aux traces de vos premiers pas

Sur la poussière des allées.

Car, enfant, vous avez pour vous

Mieux que la force qui nous blesse,

La majesté des grands yeux doux,

Le droit divin de la faiblesse.

Goûtez-les bien, ces jours dorés

Faits de jeu, de rire et de danse !

Vous grandirez, vous grandirez

De décadence en décadence.

On vous ôtera sans merci

Votre pouvoir de sept années,

Et vous serez esclave aussi,

Dès que vos forces seront nées.

Vous connaîtrez, pauvre oisillon,

Après la cage, où l'ennui siége,

La jeunesse, ce tourbillon ;

L'amour, ce lacs ; l'espoir, ce piége.

Par les monts, les bois et les prés,

L'oeil éteint, l'âme inassouvie,

Sombre forçat, vous traînerez

La longue chaîne de la vie.

Pour vous, le temps, en son décours,

Versera de ses mains funèbres

Sur la banalité des jours,

L'épouvantement des ténèbres.

Puis, vieil enfant, vous sortirez

Triste et nu de la vie amère ;

Mais le berceau que vous aurez

Sera froid, sinistre et sans mère !…