Bérénice

By Georges Fourest

Written 1909-01-01 - 1909-01-01

Or donc à la belle youtresse,

Bérénice aux cheveux de nuit,

reine en exil et sa maîtresse

Titus écrivit ce qui suit :

— « Madame, sans doute votre ire

« va me traiter de galvaudeux,

« néanmoins, il faut vous l’écrire :

« madame, c’est fini nous deux !

« comme chante la Périchole,

« je vous aime de tout mon cœur

« mais — on vous l’a dit à l’école ? —

« le devoir doit rester vainqueur !

« J’aime votre face poupine,

« votre fessier au double mont,

« vos… hélas ! vous êtes youpine

« et j’ai peur de monsieur Drumont ;

« vos yeux brillent comme une paire

« d’escarboucles sous vos sourcils,

« mais enfin monsieur votre père

« n’en était pas moins circoncis !

« Les doctrines anti-sémites

« ont fait dans le peuple Romain

« (Dieu tout-puissant vous le permîtes !)

« un épouvantable chemin !

« Parbleu, c’est de l’intolérance !

« Je sais qu’au faubourg Saint-Germain,

« un jour, les plus grands noms de France

« des juifs rechercheront l’hymen :

« on pourra voir une Turenne

« épouser Meyer : mais aussi,

« notez bien cela, grande reine

« ce sera dans mille ans d’ici.

« Quant à moi, devancer la mode

« me paraît d’assez mauvais goût ;

« mon peuple n’est pas très commode,

« fichtre ! il s’en faut du tout au tout !

« Si je concevais le caprice

« à mon sénat peu folichon

« d’exhiber une impératrice

« qui ne mangeât pas de cochon

« ouais ! cette populace vile

« me dégommerait sans façon

« et puis moi, sans liste civile,

« je resterais joli garçon !

« Tenez, il me vient une idée :

« (il en vient même aux potentats !)

« ne croyez-vous pas qu’en Judée

« vous seriez mieux qu’en mes états ?

« Petite absence temporaire !

« D’ailleurs, c’est si beau l’Orient !

« Lisez plutôt l’Itinéraire

« par Monsieur de Chateaubriand !…

« Allons partez et pas de bile !

« Installez-vous bien à Sion,

« achetez une automobile,

« prenez de la distraction !

« Jouez au golf, au polo, faites

« de l’escrime et la charité,

« pour les pauvres donnez des fêtes :

« l’aumône est un sport bien porté !

« Amusez-vous, ma Bérénice,

« patinez, montez à cheval,

« pourquoi n’iriez-vous pas à Nice

« passer le temps du carnaval ?

« Suivez de la philosophie

« les préceptes réconfortants ;

« vous avez ma photographie :

« regardez-la de temps en temps !

« Dans mon cœur reste votre image !…

« Sous ce pli votre passe-port,

« auquel je joins un humble hommage,

« franco d’emballage et de port ! »

Alors pour simuler des larmes,

il répand quelques gouttes d’eau

sur le vélin, scelle à ses armes,

affranchit,… et court au bordeau

ribauder pour une pistole !

Quand la pauvre fille eut reçu

la très malplaisante épistole

où tant d’espoir était déçu,

elle fit la dyablesse à quatre,

gueula : « Partir ! jamais ! jamais ! »

tempêta, jura, voulut battre

le facteur qui n’en pouvait mais,

cassa douze plats dans sa rage,

nomma Titus voyou, lascar,

muffle, et puis ma foi ! prit courage

et l’express. Un beau sleeping-car

la conduisit en Palestine

Suétone avec grand succès,

mit l’histoire en prose latine

et Jean Racine en vers français !