Bergerades

By Paul Verlaine

Written 1895-01-01 - 1895-01-01

À l'instar des bergers de Virgile

Et même ceux de Florian,

Nous aimons les belles, tout en en

Craignant moult pour notre cœur fragile.

Surtout nous redoutons l'option

Qui nous conduirait à la sottise

De nous fâcher — façon mal exquise —

Avec Elles, notre passion !

On est si malheureux, dès qu'on aime,

De n'aimer plus on est si penaud,

Qu'il semble alors qu'il faille, qu'il faut,

Mourir soudain d'une mort suprême.

Et quelle mort choisir, s'il vous plaît,

Dans cette crise et cette tourmente ?

Le fer, le poison ? Plutôt, m'amante,

Ne nous aimer qu'au calme complet

Et ne pas adopter le manège

Des gens échevelés bien par trop

Qui mènent leur intrigue au galop,

Cochers branlant toujours sur leur siège,

Hippolytes sans frein de chevaux

Non pas plus emportés que leur maître

Et qui finissent toujours par être

Victimes de leur course par vaux

Et par monts, ô princes déplorables !

Sans un vers pour consoler leur mort,

Sans un vers pour chanter leur effort

Et du moins leurs trépas honorables,

Sans un vers d'Euripide ou Racine

Pour bercer leur plainte amère et pour

Célébrer leur haine ou leur amour…

Oh, ne jamais s'aimer sous ce signe !

C'est pourquoi ne point aimer du tout

Que d'une amour plutôt sensuelle,

Et fi de la morale usuelle…

Conduisons-nous suivant le bon goût.