Billet à Arsène Houssaye

By Alfred de Musset

Written 1857-01-01 - 1857-01-01

Pour ouïr les airs antiques,

Dans mes délires rustiques,

Je vais tout droit devant moi.

Monts, villas, forêts, l’espace,

Tout disparaît, tout s’efface !

De la terre je suis roi.

Voici Rueil, ce gai village

Sur qui plane au loin l’image

Du rouge et blanc cardinal,

Dans l’église j’imagine

Que rit encor Joséphine

Sous le marbre sépulcral.

Plus loin Malmaison, l’asile

Des royautés qu’on exile,

Se cache au pied du coteau.

Là, César, pendant ses veilles,

Consul, rêva les abeilles

De l’impérial manteau !

Verts bosquets de Louveciennes,

Oh ! que de fêtes païennes

Sous votre ombrage embaumé,

Lorsque la folle comtesse

Guidait les chœurs de l’ivresse

Pour Louis le Bien-Aimé !

Sous ces arbres que l’automne

Frappe d’or, mais découronne,

Que de baisers échangés !

Combien de nobles bacchantes

Sur leurs gorges provocantes

Ont effeuillé d’orangers !

Palais mignon et superbe !

Sur le velours de cette herbe

Où plus d’un beau sein roula,

Sous ce hêtre où je m’appuie,

Sur ce perron qui s’ennuie,

Du Barry vous enjôla.

Poète au charmant sourire,

Vous qui prenez pour écrire

Les vifs crayons de Latour,

Vous qui me contez l’histoire,

Sans beaucoup d’art oratoire,

De ces jours dorés d’amour,

Par vous je vois apparaître,

Comme aux nuits du royal maître,

Bals, concerts, jeux et festins,

Ducs chamarrés de dentelles,

Grandes dames point rebelles,

Petits abbés libertins.

Chapeaux dont la plume ondoie,

Talons rouges, velours, soie,

Tout l’adorable tableau,

Le roman et le poème

Dont vous seriez bien vous-même

Le Laclos et le Watteau !

Pour rendre à tous ces beaux arbres,

A ces buissons, à ces marbres,

Leur éclat de neige et d’or,

A la royale demeure,

Oui, vous manquez à cette heure,

— Mais à moi bien plus encor !