Bismark

By Albert Delpit

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

Un mélange de Hun mâtiné d'Allemand ;

L’œil qui trompe répond à la lèvre qui ment :

La moustache est épaisse et rude comme celle

D'un vieux sanglier noir qu'une meule harcèle ;

A travers tout cela, brille l'ardent éclair

De l'homme qui, marchant sur la route de fer

Que son orgueil géant sur la carte s'est faite,

S'en va droit à son but sans retourner la tête.

Or, prenez Lacenaire, et faites-le puissant :

Qu'il ait l'amour du règne, et non l'amour du sang ;

Donnez lui cent trésors, tout un peuple, une armée ;

Pour maître, un vieux soudard qu'on grise de fumée

Et qu'on soûle au besoin du sang des nations ;

Pour prince, un impuissant rêveur d'ambitions ;

Pour valets, quatre rois, Wurtemberg ou Bavière,

Dont la veine tarie a pour sang de la bière ! —

— Quelle est la différence entre ces hommes-là ?

Répondez ! Lacenaire et Bismark, les voilà !

Jamais devant le meurtre aucun d'eux ne recule :

Le premier vole un trône, et l'autre une pendule ;

L'un pille, l'autre brûle, et tous deux, les coups faits,

Retournant au logis, joyeux et satisfaits,

Se disent, en voyant la tâche terminée :

— Ma parole ! je suis content de ma journée !

Le ciel lui donna tout : le génie et l'orgueil ;

En arrivant au monde il trouva sur le seuil

Tout ce qu'on peut rêver d'heureux et de facile ;

Pour comble de bonheur, un monarque imbécile,

Maniaque de sang, privé de garde-fou,

Qu'il peut conduire au doigt, à l’œil, et n'importe où !

Eh bien ! cet homme-là pouvait laisser sur terre

Le sillon lumineux que trace une œuvre austère ;

Il pouvait secouer l'Allemagne en ses bras,

Lui frayer largement sa route pas à pas ;

Faire rouvrir les yeux à l'instruction morte,

Goethe ou Shakespeare, ou Dante, ou Corneille, n'importe !

Il pouvait l'élever par l'esprit et le cœur,

Seules armes par qui l'homme reste vainqueur…

Non ! il a préféré lui donner une épée,

Et lui dire : Va-t-en ! et qu'elle soit trempée

De tout le sang humain qu'elle pourra verser !

Ainsi que ton aïeul tu n'auras qu'à passer,

Et l'herbe cessera de croître dans la plaine !

Va ! ravage partout la nation humaine ;

Sois le peuple de forts qui jamais ne trembla :

Sois le Fléau de Dieu ! moi, je suis Attila !

Ce n'est pas froidement qu'on peut juger cet homme !

Non ! dès qu'à mes côtés j'entends qu'on me le nomme,

Ce Vandale maudit qui se pose en vainqueur,

Je sens bondir ma haine et sauter tout mon cœur !

En lui s'est incarné le crime qui nous brise !

Je revois ses soldats couchant dans une église ;

Je revois le départ de tous ces paysans

Pendant que brûle au loin l'abri de leurs vieux ans ;

Je revois cette enfant de sept ans qu'on fusille,

Près de l'enterrement de cotte pauvre fille

Que les monstres ont fait mourir à petit feu…

Son nom, et je revois tout cela, juste Dieu !

Je vois les champs brûlés, fumant dans la campagne

Pendant que près de lui, se soûlant de Champagne,

Guillaume, ce vieux fou qui va pillant les rois,

Applaudit, en faisant un long signe de croix !