Bistu
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Je n'en veux plus avoir ! — Je jure
Que, même en flattant ceux d'autrui,
Je ne lui ferai pas l'injure
D'en aimer un autre après lui !
N'en pas avoir : c'est plus facile !
A la longue le cœur se prend,
Puis un beau jour on se surprend
A pleurer comme un imbécile
Parce qu'il est mort !— Au surplus
C'en est assez : mon âme est lasse !
Des amis, soit ! Des enfants, passe !
Mais des chiens, je n'en aurai plus !
J'aurais moins pleuré ma maîtresse !
Ah ! pauvre bête ! Ami Bistu !
Ceux qui riront de ma détresse
Sont ceux qui jamais n'en ont eu !
J'ignore s'il était de race !
Plus d'une fois, le cher petit,
Il resta sur son appétit,
Car sa pâtée était peu grasse !
Mais son œil amical brillait
Dans son poil noir taché de jaune,
Content comme celui d'un Faune
Qui vient de se griser de lait !
Mais je sais qu'il avait une âme
Et plus d'esprit dans son cerveau
Que le marchand de vin infâme
Qui le fait passer pour du veau !
Et qui, pour nourrir quelques pleutres,
Francs-tireurs très-irréguliers,
Qui ne sont que des chapeliers
Faisant la réclame à leurs feutres,
Tient son pauvre corps exposé
Sur le gril qui lui sert de fosse,
Et cherche à convertir en sauce
Son pauvre sang décomposé !
Puissiez-vous, Hurons ! Câfres ! ! Kurdes ! ! !
Effroyables gloutons des morts,
Sentir dans vos ventres absurdes
Aboyer l'éternel remords !
Et dévorés par l'incendie
Du mal, idoine aux animaux,
Et qu'au dam de tous autres maux
On appelle : la Maladie ;
Dans les sursauts extravagants
D'une rage extraordinaire
Crever en mordant jusqu'aux gants
D'un élève vétérinaire !
Non, c'est vrai, j'ai tout supporté :
Le froid, la famine, l'absence !
Et j'ai souffert avec décence,
Comme on dit, pour la liberté !
Simple poëte et sans riposte
Contre les bombes des Pervers,
Je leur ai fait, par ballon-poste,
Tomber sur le casque — mes vers !
L'épithète est un fulminate
Quand le poëme est un canon ;
En touchant les noms elle éclate !
J'ai touché déjà plus d'un nom !
J'ai cessé de lire un poëte
Parce qu'il était Allemand !
Et je le prononce : Go-êthe,
Pouvant faire différemment !
En aurai-je encor le courage ?
Nous étions deux ! — Me voilà seul !
L'ami Bistu dans son linceul
Emporte une part de ma rage !
Hélas ! j'ai le cerveau perclus !
Le journalisme est mon refuge !
Mon ami ne m'inspire plus ;
Je n'ai plus mon ami pour juge !
Si vous voulez me lire encor,
Rouvrez-moi d'abord cette tombe !
Quand il aboyait à la bombe,
Ma rime avait le son du cor !
S'il rongeait un os plein de moelles
Sur son oreiller de duvet,
Du coup de pied qu'il recevait
Je m'élançais jusqu'aux étoiles !
Vous dites :— Il grondait !-Nenni !
Heureux de ma sainte colère
Il revenait, chien exemplaire,
Jusqu'à ce que l'os fût fini !
Alors, rêvant à quelque chienne
Idéale du Pays Bleu,
Il s'endormait, l’œil sur le feu,
Mêlant sa pensée à la mienne ! —
Il naquit d'un père inconnu,
Comme bien d'autres plus célèbres !
Mais comme il était malvenu
On voulut le rendre aux ténèbres.
J'intervins, et l'on m'en fit don.
Dans ma naïve inadvertance
Pour aller lui quérir pitance
Je le mis sous mon édredon.
Il en prit l'habitude tendre ;
Et, jusqu'à son dernier soupir,
C'était là qu'il allait s'étendre
Lorsqu'il désirait s'assoupir !
Je lui donnai du lait d'ânesse,
Cognac du faible, et, mis en goût,
Bistu n'y chercha point finesse :
C'était un cœur simple. Il but tout !
Puis il bâilla ! Panégyrique
Si délicat de mon bienfait,
Que je compris qu'il était fait
Pour être le chien d'un Lyrique !
Nous nous aimâmes de ce temps,
Sans autre motif, ce me semble !
Et, lorsque revint le printemps,
Nous courûmes les bois ensemble.
Comme un maître et son écolier
Nous butinions de cime en cime,
Moi, sans chagrin, lui, sans collier,
Cherchant son os, et moi, ma rime !
Jours heureux, vécus désormais !
Avec eux ma jeunesse est morte !
L'avenir nous rend-il jamais
Ce que le passé nous emporte ?
Ensemble plus ne reverrons
Tous ces chers sentiers d'aventure !
La Seine n'a plus sa ceinture,
Paris n'a plus ses environs !
Paris n'a plus ses environs !
Et l'on n'entend plus sur la Seine
Chanter les joyeux avirons
Qui faisaient pleurer Henri Heine !
Heine,— l'Allemand converti !
Qui même en proie à la souffrance
Riait du bon rire de France,
Ne nous avait pas averti
Que messieurs ses compatriotes,
Si doux et si conciliants
Quand on leur commandait des bottes,
Viendraient bombarder leurs clients !
Sois prêt à tout !-Oh ! qu'il est sage
Ce vieux dicton de nos aïeux !
La fraise du bois de Bayeux
A disparu du paysage !
Avec elle ils ont dévasté
Les guinguettes et les tonnelles ;
A la porte des bals d'Été
Ils ont posé des sentinelles !
Van-der-Thann y montre à Steinmetz
Ce qu'on fait de soi quand on polke,
Et Frédéric, vainqueur de Metz,
Explique Offenbach à de Moltke !
Le moment est bon pour partir
D'un monde qui s'en va lui-même !
Et tu meurs,— ô chien de Bohême,
Avec tout un peuple martyr !
Voici venir les races tristes !
Et la bière a vaincu le vin !
Nous avons trop ri de Chauvin
Et trop aimé les guitaristes !
C'est fini ! nous ne rirons plus !
L'avenir est aux brasseries !
Adieu, folles rêvasseries,
Il nous faut des arts absolus !
On nous permettra l'harmonie
Sérieuse !— et point ce faux art
Qui fit tant de tort à Mozart
En latinisant son génie !
Vainqueur enfin de « l'Air du Tra ! »
Le Panthéisme à grand orchestre
Deviendra le nec plus ultra
De notre paradis terrestre !
Et par leurs gâchis étonnants,
De la cimaise jusqu'aux cintres,
Les peintres teutons-teutonnants
Remplaceront les autres peintres !
Et nos pinceaux s'inspireront
De ce maître au concept étrange
Qui représenta Michel-Ange
Avec une chandelle au front !
Sur les bancs de chaque Lycée
— Ou tout élève aura son bock ! —
L'Iliade sera Klopstock,
Et le second Faust, l'Odyssée !
Et les recteurs, le nez en l'air,
N'auront à réprimer d'émeute
Qu'entre les partisans de Goethe
Et les partisans de Schiller !
Là se bornera toute étude
Et tout doctorat,— à savoir :
— Sortir enfin d'incertitude
Sur le rang qu'ils doivent avoir !
Si Schiller doit tenir la palme
Quand Goethe la mérite autant !—
Une pipe d'honneur attend
Celui qui gardera son calme !
Puis, comme il faut désabrutir
Graduellement la jeunesse,
Les grands à l'école du tir
Iront exercer leur finesse !
Et berceront, près des tambours
Et des projectiles coniques
Leur esprit de topinambours
Et leur grâce de mécaniques !
O vaincus ! voilà les destins
Auxquels le vainqueur vous condamne
Adorons la mâchoire d'âne,
O mes frères, les Philistins !
– Nécessité psychologique !
L'homme n'est plus qu'un singe armé !
Messieurs, le plaisir a fermé
Sa grande lanterne magique !
Beaux porte-lyres, mes amis,
Allez-vous-en chez les sauvages !
Les porte-couronnes ont mis
La tristesse sur ces rivages !
Chez l'Ennui, prince du pied plat,
Qui ne l'a pas, doit se le faire !
Petits pieds, filez sans éclat,
Ce prince n'est pas notre affaire !
C'est dit ; l'Europe a dégorgé
La bile dont elle était pleine !
Mais lui, l'innocent égorgé,
N'avait pas vu « la Belle-Hélène ! »
Chaste comme Gaspard Hauser,
Il ignorait le corps de danse !
Ce chien d'un temps de décadence
N'a pas sifflé « le Tanhauser ! »
Il n'était pas du « Deux Décembre, »
Non plus que du « Dix-Neuf Janvier ! »
Un soir même il a, dans ma chambre,
Rongé mon « Émile Ollivier !»
Ses mœurs étaient celles du sage ;
Et s'il s'oubliait quelquefois,
C'était dans les formes d'usage
Chez les peuples et chez les rois !
S'il n'était pas orléaniste,
Il aurait pu le devenir !
Il n'était point l'antagoniste
Des gouvernements à venir !
Au fameux plan de la défense
Qu'a-t-il mis et qu'a-t-il changé ?
A peine il sortait de l'enfance !
Alors pourquoi l'a-t-on mangé ?
Peut-être aimait-il trop la viande !
La graisse était son élément !
Le beau crime d'être gourmand !
Ah ! qu'un autre l'en réprimande !
Que le sous-préfet sans péché
Lui jette la première pierre !
En France, où l'on a tout léché,
Lui, ne léchait que la soupière !
La pauvre bête assez souvent
Mettait ses pattes sur la table.
Mais c'est un fait incontestable
Qu'il ne sortait pas du couvent !
Qu'eût-il fait de la politesse ?
Il n'allait pas dans les salons !
Pour lui les talons d'une Altesse
N'étaient que de simples talons !
Dans ma modeste maisonnette
Il vivait, loin des entrechats,
N'ayant qu'un penchant déshonnête :
La strangulation des chats !
Encore était-ce à sa manière !
Car, lorsqu'il leur tordait le cou,
Il courait, riant comme un fou,
Les porter à la cuisinière.
Car il avait très-bien compris,
— Partisan de la résistance,—
Que du problème : subsistance
Dépendait l'honneur de Paris !
Combien de fois, prenant pour pistes
Les ruisseaux que nous enjambons,
Chez les épiciers égoïstes,
M'a-t-il déniché des jambons !
Si, nez en zague, queue en zigue,
Il flairait par les soupiraux,
J'allais chercher à leur bezigue
Un homme et quatre caporaux ;
Et du grenier jusqu'à la cave
On visitait cet épicier !
Et les baïonnettes d'acier
Brillaient au feu du rat-de-cave !
Ainsi prouvait-il son dégoût
Pour ces exploiteurs de famine
Qui, selon la bourse et la mine,
N'avaient plus rien, — ayant de tout !
Que les malheurs de leur patrie
Trouvent toujours si diligents
A se créer une industrie
Du désespoir des pauvres gens !
Cœurs ignobles ! ignoble race !
Vermine attachée au lion !
Vils boutiquiers, nés dans la crasse
Et mourant dans le million !
Qui fera le Deutéronome
De cette époque de courroux
Où la poche des kangurous
Fut un régal de gastronome !
Où, pendus à des crocs d'acier,
On vit le tigre du Bengale
N'exciter plus que la fringale
Du Sédentaire carnassier !
Où le gigot d'hippopotame
Fut ce culinaire trésor
Qu'un jour de fête l'on entame
Avec une truelle d'or !
Où chez les Rothschild, où l'on trinque
Avec des coupes en rubis,
On étala sur du pain bis
Du fromage d'ornithorynque !
N'en rions pas ! Les cœurs sont gros !
J'en sais plus d'un prêt à se fondre !
Puis dans les tavernes de Londre
Nous passons tous pour des héros !
Des héros, soit ! Je dois me taire,
Car l'Angleterre s'y connaît !
Je ne prends pas sous mon bonnet
De désabuser l'Angleterre !
Mon chien avait sur notre orgueil
Une opinion — que je garde !
Le monde est vieux ; il nous regarde
A la mesure de son œil.
C'est vrai qu'il se montrait farouche
Contre ce pain ! — Dieu juste et grand !
Que l'on mangeait tel qu'on le rend,
En fermant le nez sur la bouche !
Mais je l'aurais dans l'eau de mer
Délayé jusqu'à la chimie
Qu'il l'eût déclaré moins amer
Que le gruau — de l'infamie !
Que dis-je ? n'est-ce pas à lui
Que revient l'honneur d'une fable
Dont je ne sens bien qu'aujourd'hui
Toute la portée ineffable !
La Crêpe un jour disait au Pain :
« Je charme tout : œil, dent, narine !
« Je suis l'honneur de la farine,
« Et toi, tu n'es qu'un galopin ! »
« Quel est ton passé militaire ? »
Reprit le Pain d'un air narquois ;
« Je vois, et je ne puis m'en taire,
« Toutes tes flèches au carquois ! »
«-J'ai des plans ; ceci, je m'en pique,
« Fit la Crêpe en se rengorgeant !
« J'en ferais un poëme épique,
« Si mon libraire aimait l'argent !
« Je nourrirais pendant le siège
« Hommes, enfants, femmes, chevaux !»
Le Pain se laissa prendre au piège,
Et dit : « Voyons ce que tu vaux ! »
La Crêpe monta sur le trône.
– Dans les premiers jours tout va bien :
On vous portraiture, on vous prône,
On paye, sans dire : Combien ? —
La Crêpe était bonne, mais lourde.
Sans se le dire, on le savait ;
Mais, pour digérer, on buvait
Un peu d'eau-de-vie à la gourde !
Or un soir tout se dérangea ;
Un dîner revit la lumière !
Bah ! pour une fois ! la première !
— On mangea moins, mais on mangea !
L'autre ne se fit pas attendre !
Puis la troisième ! Et l'Estomac
Jurait, à qui voulait l'entendre,
Qu'il allait ab hoc et ab hac !
La Crêpe, sans espoir de lucre,
Avait beau faire de son mieux ;
Elle avait beau doubler son sucre
Pour en jeter la poudre aux yeux ;
Elle avait beau crier : «— Je jure
De ne pas me rendre ! » — Toujours
Elle se rendait, la parjure !
Non pas un jour, mais tous les jours !
Survint à la fin la gastrite !
Et l'on fut retrouver le Pain !
Mais l'Estomac n'avait plus faim !
Hélas ! la chose était écrite !
Et la Parque ouvrit ses ciseaux !
D'ailleurs le Pain avait la peste ;
Bref, il parlait d'aller aux eaux !…
Son trépas était manifeste.
Qui vouliez-vous qu'il secourût
Étant lui-même aussi malade ?
L'Estomac fit une salade,
La mangea sans pain, — et mourut !
Ceci prouve,— et c'est la morale,
Que ce qui perd, c'est le bagout !
Et qu'un peuple souvent, qui râle,
Meurt moins de faim— que de dégoût !
Ainsi, cherchant un peu de carne
Sur son dernier os de cheval,
Parlait ce chien, après la Marne,
Et pourtant avant Buzenval !
Et si quelque convive affable
Avec nous s'en venait jeûner,
Pour remplacer le déjeuner,
Bistu nous récitait sa fable !
Mes amis étaient ses amis,
Et, quand ils sonnaient à ma porte,
Il s'en allait leur faire escorte,
Surtout lorsqu'ils étaient bien mis !
Puis, en habile diplomate,
Et quoiqu'il n'y fût point dressé,
Il les grattait avec sa patte,
Afin d'en être caressé !
S'asseyaient-ils, à l'instant même
Il leur sautait sur les genoux !—
Le chien a cela des nounous
Qu'il débarbouille ceux qu'il aime !
Il fallait en passer par là,
De peur de le fâcher tout rouge !
Sous la pommade de Montrouge.
Il eût décrassé Loyola !
Il discernait ainsi son monde,
Sous le mensonge des habits ;
Les rieurs étaient les brebis,
Les grognons, les boucs qu'on émonde.
Il est des cœurs à fleur de peau
Qui, pour un londrès qu'on hasarde,
Vous sortent comme une cocarde
Leur amitié de leur chapeau !
Pour lesquels nulle redingote
N'a d'assez solide bouton,
Et dont l'adhérence dégote
Celle de la pie au mouton ;
A qui l'on confierait sa bourse,
Par doute de son oreiller,
Et sa maîtresse à surveiller,
Si l'on allait faire une course.
Voleurs maquillés que trop tard
Démasque seul un long usage !
Deux tours de langue sur leur fard,
Bistu leur rendait leur visage !
Comme il t'eût fait bondir en l'air
Pourtant, ô rusé quadrupède,
Celui qui t'aurait dit : « — Ton flair
« A démenti son Lacépède ! »
« Un jour, ton nez inférieur,
« Au nez de Benedetti même,
« Laissa passer l'espion blême
« Sous l'habit de l'Hôte rieur !
« Parmi ceux dont ton maître parle,
« Il s'en est dévoilé plus d'un
« Dont, comme un vulgaire king-charle,
« Tu méconnus le vrai parfum !
« Tu t'es trompé sur leur physique
« De professeurs de dominos !
« Et leur amour de la musique
« Cachait celui des pianos !
« Ils s'exerçaient avec sa pipe
« A ce français sans préjugé
« Qui conjugue le verbe :J'ai !
« Sur les temps du verbe : Je chippe !» —
Aurais-tu souri de pitié,
O pauvre bête, en ta malice !
— L'homme est vil ! il faut qu'il salisse
Jusqu'à l'ombre de l'amitié !—
Vin de France ! avec qui te boire
Dans ce vaste désert humain
Où l'on patauge à tout chemin
Dans les cloaques du déboire ?
Avec qui partager son pain,
Puisqu'en sa convoitise impie
Jusqu'en nos dents notre Hôte épie
La part que garde notre faim ?—
Ah ! rendez-moi, piège pour piège,
Le sourire des créanciers
Dont mon Bistu pendant le siège
Dépista les rêves grossiers !
Ah ! qu'on me restitue aux griffes
De ces mangeurs d'argent tout cru
Dont, pendant six doux mois, j'ai cru
Les existences apocryphes !
Avaient-ils, avec moi du moins,
Cherché les truffes sous l'Empire ?
M'ont-ils pressé contre leurs groins
En criant : « — Tu seras Shakspeare ! »
« — Payez ! » — disaient-ils, belliqueux !
Je leur répondais : « — Déchéance ! » —
Et je puis aux jours d'échéance
Croiser mon épée avec eux !
Dans leur ténacité biblique :
– « Payez ! » — hurlaient les fils d'Adam ;
Je leur répondais :— « République ! »
« Est-ce qu'on paye après Sedan ? »—
Rendez-les-moi ! – Je les préfère,
Tout Juifs qu'ils sont, d'âme et de corps,
Avec leurs huissiers, leurs recors
Et leur vermine légifère,
A ce lugubre croque-mort
Riant entre deux bocks de bière
Qui profite de ce qu'on dort
Pour vous mesurer une bière !
Certes, je préfère cent fois
Cette chasse de l'homme à l'homme
Où du moins la bête aux abois
Paye au chasseur ce qu'il consomme
A cet ignoble traquenard
Que la Prusse appelle : la guerre,
Où, comme un braconnier vulgaire,
On châtre d'abord son renard ; —
Ou flétrie et presque expirante,
Relancée à coups de fouet,
Moins gibier que pâture errante,
Moins jeu périlleux— que jouet ;
Laissant flotter sa tête triste ;
Laissant son courage,— et laissant
A la meute un long fil de sang
Et le déshonneur de sa piste ;
Rabattue à tous les sentiers
Par des valets en sentinelle ;
Dans tous les rideaux d'églantiers
Sentant l’œil de quelque prunelle ;
Aux coups qui lui tombent en rang
N'opposant plus que l'atonie,
La bête, bâillant l'agonie,
Retourne à son gîte en pleurant ;
Et là, traînant sur la jonchée
Son pauvre ventre circoncis,
Expire,— par les chiens léchée,
Aux pieds d'un empereur — assis !
Bistu n'a pas vu la curée !
Mais il en a vu les flambeaux !
Heureux les morts dans leurs tombeaux !
Leur tâche leur est mesurée ! —
Il est mort, croyant au succès !
Il est mort, croyant à la France
Qui rimait avec délivrance
Depuis que Dieu parlait français !
Où navigue à présent son âme ?
Dans quels cieux par moi désappris ?
A cette barque qui l'a pris
Quel est le nautonier qui rame ?
Où le reverrai-je ? et quand donc ?
– Bon Jéhovah ! dormeur énorme,
Dans ton grand lit, afin qu'il dorme,
L'as-tu mis sous ton édredon ?…
Au mois d'août dernier en Champagne,
Dans les vignes, près d’Épernay,
Bistu, par un frelon berné,
Nous égara dans la campagne.
Les reins pliés, l'orteil saignant,
Rompus, tirant au kilomètre,
Nous allions tous les deux, geignant
En langue de chien— ou de maître !
Dans cette lutte du biceps
Le premier qui faillit fut l'homme,
Et s'étalant parmi les ceps
Il s'y trouva pour faire un somme !
Mon front ballait ! pour l'étayer
Mon pauvre chien, ô bonté bête !
Doucement y glissa la tête
Et s'arrondit en oreiller.
Minute charmante ou pareille
Au vaisseau détaché du port,
L'âme harassée appareille
Pour le mirage de la mort !
La mienne mettait à la voile
Pour le pays des Endymions,
Quand, sur la vigne où nous dormions
Comme des époux sous le poêle,
Un essaim d'oiseaux babillards
Tourbillonna par les ramures,
Et vint en bande de pillards
S'abattre dans les grappes mûres !
Les vignes sont des cabarets
Où l'on ne boit pas de tisane !
Chacun de ces coupe-jarrets
Y conduisait sa courtisane !
Les Tarins, en soudards coquets,
Enlaçaient la taille aux Mésanges,
Et cueillaient aux becs de ces anges
Moins de baisers que de hoquets !
On en vit qui prenaient pour table
Le plumage de leurs voisins !
On défonçait tous les raisins ;
L'orgie était épouvantable !
Une diva de bas buisson
Risqua, d'un sifflet de rogomme,
Une si vilaine chanson
Qu'elle en eût fait rougir un homme !
Déboutonnant son casimir
Un Pinson jura par saint George
Qu'il larderait le Rouge-gorge
Qui parlerait d'aller dormir.
Un Bouvreuil fit des parodies
Des meilleurs Paons des tréteaux verts,
Et profana des tragédies
En les récitant à l'envers !
Un Grimpereau, tirant des cartes,
Proposa de tailler un bac ;
Un Pluvier cita du Descartes
Sur un rigodon d'Offenbach !
Pour cacher cette noce indigne
Et tous ces couples embrassés
La treille n'avait pas assez
De toutes ses feuilles de vigne !
L'ami Bistu dardait sur eux
L’œil rond de sa prunelle fixe !
Puis l’œil se voila, malheureux !
– Le jeu dégénérait en rixe !
Pour un Geai, cousin du Vautour,
Qu'on voulait déguiser en Aigle !
Une voix disait alentour :
« Hohenzollern ! » — Quelque espiègle !
Toujours est-il que, pour rebec,
Le clairon terminait la fête !
Et que l'on se jetait du bec
Les peaux de raisin à la tête !
On piaillait ! on était gris !
Tous ces moineaux avaient la fièvre !
Déjà les uns s'appelaient : — Lièvre !
Les autres s'appelaient : — Perdrix !
Et l'on s'insultait dans sa taille
Et l'on retroussait ses ergots !
Et ce brouhaha de bataille
Faisait neiger les escargots !
« Commence ! sifflait-on, arrive ! »
La Marseillaise roucoula ;
Le Merle tomba sur la Grive,
Et voici que le sang coula !
Le carnage partit du bouge
Et monta jusqu'aux arbrisseaux.
Grappes de raisins et d'oiseaux,
Tout saignait ! — Il pleuvait du rouge !
Chaque bec, comme un petit croc,
Prenait un crâne pour enclume ;
On eût matelassé la Crau
Avec ce qu'il tombait de plume !
Avec ce qu'il tombait de sang
On eût noyé les monts Carpathes,
Et planté leur double versant
Avec ce qu'il tombait de pattes !
Bistu n'y put tenir : « — Holà ! »
Jappa l'animal en colère ;
« Sont-ce des choses qu'on tolère ? »
Et la bataille s'envola.
Et ce chien songeait en lui-même :
« Pourquoi donc se sont-ils battus ?
« Ils sont bien nourris, bien vêtus ;
« Sur la treille ils boivent à même !
« Ils ont la cave et le buffet,
« Et pour devoir : se reproduire,
« Voler, chanter ! Comment déduire
« Cette cause de cet effet ? »
La nuit tombait ; nous repartîmes,
Moi rêveur , et lui soucieux,
Et nous devinant dans les yeux
Toutes nos questions intimes.
Bientôt, ondulant au couchant
Comme une nappe qu'on secoue,
S'étendit devant nous un champ
Immense, triste et gras de boue !
Au delà plus rien : l'horizon !
La plaine s'affaissait dans l'ombre.
Allez voir ce champ sans gazon,
O vous, dont la pensée est sombre !
Pareille à quelque doigt géant
Posé sur la bouche, miroite
Au bord de ce vide béant
Une colonne, blanche et droite.
L'effet est simple et saisissant ;
Au milieu d'une terre riche,
Surtout en Champagne, une friche
Rappelle une tache de sang
C'en était une, et que l'histoire
Croyait bien lavée ! Oh ! non, non !
Ma plume en écrivant son nom
Tremble un peu dans mon écritoire !
La page incline de travers
Ce poëme qui s'échelonne,
Et fait vaciller sa colonne
Sur sa frêle assise de vers !
L'Aigle posé sur la corniche
S'envole et retourne au zénith !… —
Voici ce que lut mon caniche
En lettres d'or , sur le granit.
Montmirail ! mil huit cent quatorze !
Le progrès n'est qu'un plagiat ;
Quand Dieu pétrit l'âme d'un Sforze
C'est sur le moule d'un Borgia !
Son œuvre n'a qu'une copie !
Sa volonté n'a qu'un patron !
L'univers est une toupie
Qui croit marcher, — et suit un rond !
Autour du Fait tourne l'Idée !
Autour de l'Objet, le Désir !
Le fil s'embobine à plaisir
A la quenouille dévidée.
Dans son scepticisme grondeur
L'homme a raison de croire à l'astre !
Il s'achemine à la splendeur
Par la même loi du désastre !
Enfant, apprends ton avenir
Au passé même de ton père.
Tout est jalon ! — Tout est repère !
Deviner, c'est se souvenir !
Le jour d'hui n'est que le décalque
Du jour d'hier — et de demain !
Dieu rend en ombre au genre humain
Ce qu'en lumière il lui défalque.
En mai, si tu brûlas ton bois,
Les fleurs renaîtront en novembre !
Quand de deux membres meurt un membre,
L'autre se double et vit deux fois !
Tout s'ensemence et tout se ronge !
Rien n'est mauvais et rien n'est bon.
Le diamant sort du charbon,
Et la vérité, du mensonge.
Rien n'est obscur, célé, ni clos ;
Tout se répète et se ressasse !
La haute marée et la basse
Ont le même nombre de flots !
Vivre,— c'est accomplir la vie !
Mourir,— c'est accomplir la mort !
Le monde est un vaste ressort
Où rien n'arrête et ne dévie !
Rien n'est licite ou clandestin !
Nul n'est saint, et nul n'est impie !
Tout va !— Le criminel expie
Moins son crime que son destin !
On creuse, on comble !–On comble, on creuse !
Rêver le bonheur, c'est faiblir !
O gâcheur, qui veux t'établir,
Est-ce que ta gâche est heureuse ?
A ta besogne, fainéant !
A ta meule, cheval aveugle !
Pleure, gémis, renacle, beugle !
Mais ensemence ton néant.
Le Christ a retardé le monde
En lui prêchant l'unique Amour.
Car la Haine, elle aussi, féconde !
La nuit crée autant que le jour !
Aux yeux sans sourire du Maître
Aimer vaut autant que haïr !
Aimer, c'est encor se soumettre !
Haïr, c'est toujours obéir !
Tout n'est que moyen pour qui mène
A son couronnement final
La vaste tragédie humaine
Par le céleste et l'infernal !
L'Amour crée , et la Haine tue !
L'une est la dent, l'autre est le fruit !
L'un vole, l'autre restitue !
Tout détruit,— et rien n'est détruit !
L'Amour tient la Haine en haleine
Par la féconde effusion
Qui, du ver jusqu'à la baleine ,
Met l'univers en fusion !
La Haine soutient l'équilibre
Par l'embrassement corrosif
Qui désagrège, fibre à fibre,
Depuis l'algue jusqu'au récif !
Cet équilibre, — c'est la vie !
Tout se pondère en s'excluant !
Torrent d'Amour ! Torrent d'Envie !
La Terre flotte au confluent !
Voyez ! le système est vulgaire ,
Et c'est celui du balancier !
— Pourquoi l'homme fait-il la guerre ?
– Parce que l'homme est carnassier.
L'homme sent sa chair — et l'adore
D'abord en lui, puis alentour !
Il la recherche dans l'Amour ;
Dans la Haine il la cherche encore !
Elle bouillonne dans son vin !
Avec son pain, elle fermente !
La chair de l'homme le tourmente
Comme la pâte son levain !
Quand Dieu pétrit l'âme d'un Sforze,
C'est sur le moule d'un Borgia !
Le progrès n'est qu'un plagiat !
Montmirail ! Mil huit cent quatorze ! —
Sur le granit en lettres d'or,
Voilà ce que lut mon caniche ! —
Et tout à coup, à la corniche
D'où l'aigle avait pris son essor,
Ivre de vin et de carnage,
Dans le cliquetis de leurs os,
Se raccrocha, comme à la nage ,
L'horrible bataille d'oiseaux !…
Bistu, triste comme la tombe ,
Gratta doucement mon gilet,
Comme pour dire : «— La nuit tombe,
« Tu ne sais pas l'heure qu'il est ! »
– L'heure qu'il est, ma pauvre bête,
Sonne un sinistre dig din don !
Et te ferait fourrer la tête
Comme autrefois sous l'édredon !
Elle s'exhale d'une horloge
Dont le carillon infernal
Fait pâlir sur son eucologe
Plus d'un jeune front virginal !
L'aiguille à toute diligence
A passé l'heure du pardon !
Sur son cadran — din don ! din don ! —
Elle est arrêtée à : — Vengeance ! —
Drelin din don ! — Toi qui dormais,
Tu ne dormiras plus, ô mère !
Sur cette heure-là désormais
Le Temps s'arrête — et s'agglomère !
Le son s'en propage — et s'étend
Contagieux comme la lèpre !
Tout se réveille pour la vêpre
Dans la forêt et sur l'étang !
Fends-toi, charrue ! Éclate, herse !
Laboureur, ronge-toi les poings !
Aux quatre vents, aux quatre coins
Le bronze hurle et le sol gerce !
Drelin din don ! Drelin din don !
C'est le Tocsin et le Baptême !
« — Où vas-tu, toi ? » — « Semer.» — « Fi donc ! »
« — Où vas-tu, toi ? » — « Tuer. » — « Je t'aime ! »
C'est le Baptême — et le Tocsin !
Baptise-nous, ô Glas funèbre !
L'univers crie : A l'assassin !
Et la nature s'enténèbre !
Les œufs avortent, desséchés
A tous les ventres de femelles !
Ainsi que par un ver touchés
Les enfants tombent des mamelles !
Ce glas bouille comme un trépan,
Cingle comme un marteau de forge ;
Il fêle la voix dans la gorge,
Et dans l'oreille le tympan !
A ce glas l'azur se lézarde ;
Et par l'ouragan de ce glas,
Aucun printemps ne se hasarde
Sur les fissures du verglas !
Oh ! dans sa lugubre volée
L'entendez-vous, le carillon ?
Il assourdit jusqu'au grillon
Dans le profond de la vallée !
Drelin din don !— L'entendez-vous ? —
Vengeance !-Vengeance ! Vengeance !
Comme son branle-bas s'agence
Avec le hurlement des loups !
Coq gaulois ! quelle énorme basse
Il fait à tes cocoricos !
Quarante millions d'échos
S'en sont réveillés dans l'espace
Mais, sainte Cloche, quel sonneur
Tire ainsi ta terrible corde !
Il faut qu'un démon, sur l'honneur,
Au bord du bénitier s'y torde !
Un démon ? — Ce n'est pas assez !
Et ce sonneur — c'est une Foule
Qui monte à l'entour et s'enroule !
– C'est le peuple des Trépassés !
Et dans la cathédrale sombre
Derrière eux, hurle comme un fou
Un pauvre chien traînant dans l'ombre
Un lambeau de chaîne à son cou !…