Bon jour, bon an !

By Eugène Manuel

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

« Bon jour, bon an ! » disaient nos pères

Dans les logis les moins prospères

Se glissait un rayon d'espoir,

Quand la jeune et riante année

Au manteau de la cheminée,

En grelottant, venait s'asseoir !

L'heure présente est rude et sombre !

Nul n'oserait compter le nombre

Des deuils qu'il nous faudra mener ;

Et Décembre à Janvier n'apporte.

Au lieu de sa joyeuse escorte,

Que des Prussiens à canonner !

Pourtant, en dépit des menaces,

Nos espérances sont tenaces

A nos foyers et dans nos cœurs ;

Et j'ai voulu vous parler d'elles,

Vous qui venez, amis fidèles,

Jusqu'ici braver nos vainqueurs !

La rampe a perdu son prestige.

Emportés d'un commun vertige,

La guerre est notre seul discours !

Notre maison, plus familière,

Vous offre, comme eût fait Molière,

Le compliment des heureux jours.

Nos vœux d'abord pour ceux qui luttent :

Engagés d'hier, qui débutent

Dans les grands rôles de héros !

Nos vœux pour ces soldats imberbes

Qui partent, chantant et superbes,

Sous la mitraille des bourreaux !

Pour ceux qui, dédaignant l'asile

Des champs plus sûrs où l'on s'exile,

Sont restés où l'on se défend !

Pour ceux qui souffrent en silence

Le froid, la faim, la mort, l'absence,

— L'absence d'un petit enfant !

Ce matin, à la première heure,

Qu'elle était morne la demeure

D'où ces jolis êtres ont fui !

Ah ! triste siège ! ah ! temps hostiles !

Ah ! chères bouches inutiles,

Si nécessaires aujourd'hui !

A l'an prochain toutes ces fêtes,

Le groupe aimé des jeunes têtes

Apparaissant au bord du lit ;

Et, devant le petit Tantale,

Ces jouets que le père étale,

Et ces vœux qu'un baiser remplit !

O vous, dont l'âme au loin voyage

Vers la montagne ou vers la plage

Où la famille a fait son nid,

Que, pour prix d'un tel sacrifice,

Chaque ballon vous soit propice,

Chaque ramier vous soit béni !

Puissiez-vous bientôt, sous la voûte

Où l’œil guette, où l'oreille écoute,

Voir enfin fumer la vapeur,

Entendre siffler sur la voie

Ce signal qui sème la joie,

Et qui, ce jour-là, fera peur !

Et quand, resserré par la foule,

Ainsi qu'un fleuve qui s'écoule,

Le flot des voyageurs descend,

Vous rejoindre, d'un œil avide,

Ceux qui restèrent, sans un vide ;

Ceux qui rentrent, sans un absent !

Des vœux encor ! que la souffrance

Nous dicte, après la délivrance,

Des devoirs mâles et nouveaux !

Que tout s'apaise dans les âmes !

Vieillards, enfants, hommes et femmes,

La République a ses travaux !

A nous l'honneur, à toi la honte,

Vieille Europe à trembler si prompte,

Si lente lorsqu'il faut agir !

Pour ton châtiment, sois muette !

C'est le rôle qu'on te souhaite :

Et rougis, — si tu peux rougir !

Et toi, France, France adorée,

Sois guérie et régénérée,

Pour avoir saintement lutté !

Puisses-tu renaître plus grande,

Toi dont le sang pur est l'offrande

Que tu fais à la liberté !

Tu peux saigner : mais ta blessure

Qu'un ennemi cruel pressure,

Est plus noble que son acier :

Tu peux tomber : tu te relèves

Plus forte, pour briser les glaives,

O peuple, entre tous, justicier !

Tu prolongeais un culte impie :

Mais l'erreur des pères s'expie !

Où sont les coups que tu frappais ?

Hélas ! ne parlons plus de gloire !

Il faut recommencer l'histoire

Dans la majesté de la paix !

Comme autrefois, éclaire encore ;

Travaille au droit qui s'élabore ;

Et fais un jour pâlir d'horreur

Ceux qui reçoivent et qui donnent,

Au bruit des obusiers qui tonnent,

Des diadèmes d'empereur !

Des empereurs ! quelle démence !

Allemagne, ton tour commence :

C'est la revanche de Sedan !

C'est bien toi qui l'auras voulue !

— Et maintenant, je vous salue,

Et je vous dis : « Bon jour, bon an ! »