Bon Matin

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Au matin, Elle entra chez Guy,

Pâle, ayant pourtant l'air d'être aise,

Belle, avec un air alangui,

Dans sa robe couleur de fraise.

Dans la maison, qui se soumit,

Elle entra comme une voisine,

Et tout de suite, Elle se mit

A fourrager dans la cuisine.

O doux régal que parfois j'eus !

Avec de jolis airs tartuffes,

Elle arrosa d'un très bon jus

Des œufs du jour, brouillés aux truffes,

Et les servit. Guy déjeuna,

Trouvant le destin peu sévère.

Ainsi qu'aux noces de Cana,

Un vin rose empourprait son verre.

Puis, tandis qu'il en savourait

Jusqu'aux dernières gouttelettes

Qu'un rayon de soleil dorait,

Elle servit les côtelettes.

Ayant sur ce point triomphé

Sans chiffonner sa collerette,

Tandis que Guy prit son café

En fumant une cigarette,

Pour achever l'enchantement,

Elle prit un bel exemplaire

Du livre, et lut très lentement

Quelques strophes de Baudelaire.

Puis elle joua du Wagner

Au piano, montrant le lobe

D'une oreille rose, et dans l'air

Volaient les parfums de sa robe.

Elle s'agenouilla. Ses yeux

Disaient toutes sortes de choses,

Et Guy, se roulant dans les cieux,

Baisa longtemps ses lèvres roses.

Et dans son bonheur affermi

Comme un roi jeune et plein de gloire,

Il égarait ses doigts parmi

La grande chevelure noire.

Il planait, comme un Séraphin,

Dans le ciel où tout est dictame ;

Puis il dit, s'éveillant enfin :

Mais qui donc êtes-vous, madame ?

Moi ? dit-elle, s'il vous souvient

De votre désir, je suis celle

Que l'on attendait, et qui vient,

Et dont l'œil d'or sombre étincelle.

En ceci, rien d'original.

Tout est simple, dans cette affaire.

J'ai lu l'annonce du journal,

Et je suis la bonne à tout faire !