Bonheurs

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1930-01-01 - 1930-01-01

Puisqu'il faut bien me consoler,

Malgré ce qu'on nomme ma gloire,

D'être en vain ce poète ailé

Qu'aura méconnu notre histoire,

Cherchant dans mon cœur incroyant

Quelque chose qui me console,

Je fais un .royaume brillant

De ce silence où je m'isole.

Tant de travail et plus d'amour…

Un regard que rien ne fait ivre.

Il me faut cependant pour vivre

Découvrir un bonheur par jour.

Est-ce difficile ? Un nuage

Suscité dans le ciel uni

Passe, et je crois que l'Infini

Vient de me donner une image.

Les tilleuls qui couvrent mon toit

Au fond du soir couleur de perle

Laissent chanter un dernier merle.

Et je crois qu'il chante pour moi.

La face au vent, toujours en quête,

Je passe à travers trois saisons.

Et voici que les horizons

Me la donnent, la belle fête !

Au retour, des livres relus,

Poésie ou métaphysique,

M'accueillent. Si je n'en peux plus

Je me fais un peu de musique.

Da peinture est un doux loisir

Pour qui recherche la nuance.

Et la rêverie en silence

Est encor le plus beau plaisir.

Il en est d'autres. Parfois, même,

De vrais amis vivants sont là.

Ils ont leur saison. Des voilà !

Salut, chers visages que j'aime !

D'autres fois il est, par le val,

Chargeant à fond les lointains vides,

Une femme sur son cheval

Qui passe, œil noir et reins solides.

…Bonheur, bonheur, je t'ai connu !

Non pas comme on se le figure,

Mais dans la solitude pure

Où mon cœur était ingénu.

Tu n'étais parfois qu'une flamme

Montant dans des yeux de hasard,

Et souvent j'ai vu toute une âme

Au fond du plus humble regard.

Bonheur : un songe neuf qui passe.

Bonheur : un travail réussi,

Une lettre pleine de grâce,

U n obligé qui dit merci.

Bonheur : ma fidèle servante

Qui me dit quelque mot touchant.

Bonheur : la présence vivante

De mon brave chien si méchant.

Bonheur : à l'heure où je déjeune,

Mon chat qui vient ronronner là…

Oui, bonheur ! — Et pour tout cela

Je n'ai plus besoin d'être jeune.