Bonsoir

By Auguste Lacaussade

Written 1839-01-01 - 1839-01-01

La nuit au front brillant d'étoiles

Amène l'instant du départ,

Et le vaisseau fuit sous ses voiles

Des bords où vole mon regard.

Je suis la barque fugitive

Qui vous reconduit vers la rive,

Vous que mes yeux veulent revoir ;

Mais, hélas ! la nef vagabonde

S'éloigne et disparaît sur l'onde.

Bonsoir, ô mes frères, bonsoir !

Le souffle des nuits qui se lève

Nous entraîne insensiblement ;

Par intervalles, de la grève

J'entends le sourd mugissement.

L'unique ami de mon jeune âge

Sur les rocs déserts du rivage

En pleurant est venu s'asseoir ;

Aux faibles rayons des étoiles

Il voit au loin blanchir nos voiles.

Bonsoir, mon triste ami, bonsoir !

De mon plus doux ange en ce monde

J'ai reçu les baisers d'adieux,

Et me voilà seul, seul sur l'onde,

Emporté vers de nouveaux cieux.

Là bas qui m'aimera comme elle ?

Ah ! cette pensée est cruelle !

Je pleure… Et d'un crêpe plus noir

La nuit couvre notre navire,

Et ma voix faiblement soupire :

Bonsoir, o ma mère, bonsoir !

Hélas ! un compagnon fidèle,

Mon pauvre chien me cherche en vain ;

Ma sœur à ses cotés l'appelle

Et sur lui laisse errer sa main.

Léchant la main qui le caresse,

Ses yeux semblent avec tristesse

Interroger son désespoir ;

Assise au seuil de ma demeure,

Ma sœur se tait, mais elle pleure.

Bonsoir, ma pauvre sœur, bonsoir !

Oiseau pêcheur, vers le rivage

Tu reviens au coucher du jour ;

Tu vas rejoindre sur la plage

La compagne de ton amour.

Tandis que l'ombre t'y ramène,

Vers d'autres lieux le vent m'entraîne.

Sur les bords que tu vas revoir

Porte ma plainte et ma tristesse ;

Mais il s'éloigne avec vitesse.

Bonsoir, heureux oiseau, bonsoir !

Et des monts les sommets sublimes

Déjà sont voilés à mes yeux.

Pics abaissés des hautes cimes

Recevez mes derniers adieux !

Lorsque l'astre de la lumière

Demain reprendra sa carrière

Hélas ! je ne pourrai plus voir

Le beau ciel bleu de la patrie ;

Adieu donc, ma terre chérie !

Bonsoir, ô mon pays, bonsoir !