Bounaberdi

By Victor Hugo

Written 1829-01-01 - 1829-01-01

Souvent Bounaberdi, sultan des Francs d'Europe,

Que, comme un noir manteau, le semoun enveloppe,

Monte, géant lui-même, au front d'un mont géant,

D'où son regard, errant sur le sable et sur l'onde,

Embrasse d'un coup d'œil les deux moitiés du monde,

Gisantes à ses pieds dans l'abîme béant.

Il est seul et debout sur ce sublime faîte.

À sa droite couché, le désert qui le fête

D'un nuage de poudre importune ses yeux ;

À sa gauche, la mer, dont jadis il fut l'hôte,

Élève jusqu'à lui sa voix profonde et haute,

Comme aux pieds de son maître aboie un chien joyeux.

Et le vieil empereur, que tour à tour réveille

Ce nuage à ses yeux, ce bruit à son oreille,

Rêve, et, comme à l'amante on voit songer l'amant,

Croit que c'est une armée, invisible et sans nombre,

Qui fait cette poussière et ce bruit pour son ombre,

Et sous l'horizon gris passe éternellement !

Oh ! quand tu reviendras rêver sur la montagne,

Bounaberdi ! regarde un peu dans la campagne

Ma tente qui blanchit dans les sables grondants,

Car je suis libre et pauvre, un Arabe du Caire,

Et quand j'ai dit : Allah ! mon bon cheval de guerre

Vole, et sous sa paupière a deux charbons ardents !