Cadenette
Written 1872-01-01 - 1918-01-01
Oui, je sais bien, c'était une grue, et vulgaire !
Ça vint au monde « à la guerre comme à la guerre »
Dans ce Paris mêlé des arrondissements
Excentriques, parmi les lourds désœuvrements
D'un faux ménage ayant pris la vie « à la douce ».
Son enfance fut un « va comme je te pousse »
Tel, que jamais la lune ignoble qui, des jours
De souffrance, glisse au grabat de ces amours,
N'éclaira de frimousse, hélas ! plus insensée,
Que cet angelot sale à l'âme éclaboussée !
Le jour, elle vachait aux tables, du trottoir
À la cuisine humide, au son de l'entonnoir
Du père — mastroquet cher aux cochers de fiacre,
— Une pratique qui se soûle, chique et sacre
Plus qu'une autre, et la mère, aux dessins de fichu
Canailles, menait tout, geignant : « Qui m'a fichu
Des gosses pareils ? ça vous mange toute vive ! »
Parole !
L'heure d'or, douce et si fugitive !
Précieuse, où, dans la fierté de ses douze ans,
— Oh ! loin du baiser rogue et des coups épuisants ! —
L'enfant aurait marché, libre vers la première
Communion, parmi les fleurs dans la lumière,
Parée et sentant bon les caresses d'une eau
De toilette, et son cœur tremblant comme un agneau
Sous les grands voiles blancs aux longues ombres bleues,
Dans quelque église nue et froide des banlieues
Où vole le coton des avrils parfumés,
Cette fête des cœurs naïfs ne dut jamais
Luire pour elle ! Et rien à l'âme incurieuse
Ne révéla la vie heureuse et sérieuse !
Vers seize ans — un mardi — sans que l'on pût savoir
Son nom — un voyou blond, qui flânait au comptoir,
L'emmena.
La maman dit : « C'est une traînée. »
Et puis n'en parla plus.
Une mèche tournée
À la tempe, et l'œil bleu sur un teint de mastic,
Un pantalon qui colle, et soufflée avec chic
Une casquette ainsi qu'une pâtisserie
Fragile à qui la blouse (« un rideau ») se marie
D'un bleu noir rappelant l'azur de la nuit d'août,
Et brochant sur l'atroce et louche mauvais goût
De ce grand animal de dépendeur d'andouilles,
Au geste coutumier de ramener ses « douilles »,
Des bijoux de rebut et des bottes, voilà
L'être qui séduisit cette petite-là ;
Et qui n'avait, avec sa passion commune,
Rien de l'amoureux simple et du gobe-la-lune,
Mais qui la battait dru, quand elle rentrait tard,
Bredouille !
Horreur ! la chambre infâme ! le bocard
Où l'on s'en va manger la salade d'oranges
Le samedi ! le bal et ses parfums étranges,
La sueur de la foule, et les pipes qui font
Un sale ciel épais flotter sous le plafond ;
La musique navrante et bête des quadrilles,
Les baisers et les coups sonnants dans les bisbilles.
Elle connut tout ça !
Mais cette vie est loin !
Voyez-vous cet enfant qui s'avance avec soin,
En ramassant le flot de ses robes profondes ?
C'est Cadenette ! Elle est courue ! Et les Deux Mondes
S'embarrassent les pieds dans sa traîne. Elle rit.
On la nomme au Jockey ! Son étreinte appauvrit
L'or et le sang de plus d'un excellent jeune homme
Dont elle se soucie autant que d'une pomme,
D'ailleurs ! Et c'est justice ! — Elle rentre ! Voyez !
De la soie où ses doux membres étaient noyés
Se dégagent les nus de ses blondes chairs pâles,
Et son peignoir s'effondre en neiges idéales !
Ses appartements sont bien un drôle de ciel !
Le chien d'Alcibiade — ou de Pascariel —
Sur la mousse d'or des tapis amoureux d'elle,
Laissa des poils plus longs que des cils de gazelle !
Accroupie, elle évoque un trépied à Cyrrha !
Sous sa lampe où le cœur le plus beau flambera !
C'est la lèvre assyrienne et c'est le front de glace !
C'est la main si petite et qui tient tant de place !
C'est la joue aux pâleurs pures comme l'argent !
Chaque matin, c'est l'oreiller intelligent,
Et plus tumultueux que le flux sur la grève.
Et sa pensée habite un Mabille de rêve !
Et de sa cigarette, ô Dieu ! le souvenir
Qu'aucun délicieux présent ne peut bannir,
Fume toujours un peu dans les cours étrangères !
Cependant l'Empereur se jetait dans des guerres !
Puis la Commune vint.
Alors, — vous savez bien ! —
Le voyou blond — celui qui fit d'elle son chien —
Elle l'a repris — car, au fond, c'est lui qu'elle aime,
Qu'elle nomme en pleurant par son nom de baptême,
Un nom qui vous a l'air de faire des façons,
Et dont on rit — pourquoi ? — quand nous le prononçons.
Oscar, sans doute, ou bien Arthur ! Elle le gobe,
Ce monsieur, après tout !
Or un matin, qu'en robe
De nuit elle attendait (on était au printemps,
Tout éclatait, obus et fleurs en même temps)
Elle aperçoit soudain un grand remue-ménage
Dans la loge de la maison, puis dans la cage
De l'escalier. — Elle a deviné : c'est son pas !
Il monte prestement avec un vil fracas
D'éperons argentins à ses bottes, il braille
Elle ne sait quels mots que couvre la mitraille,
Faisant avec son sabre un affreux bacchanal.
Enfin, grimpé près d'elle, il parle :
Général !
Ils m'ont élu ! je suis général ! c'est comm' Hoche !
Elle le contempla dans les yeux. Puis : approche !
Fit-elle ; Et le baisant gentiment sur le front,
« Veux-tu m'emmener ? »
Bah ! où, dit-il ;
Ils iront,
Comme posant le pied sur la roue, ô fortune !
Lui, le beau général de la jeune Commune !
Elle, sa femme à lui, pleins d'aise et tout effroi
De se savoir grandis, sans bien savoir pourquoi
Ni comment ; mais sûrs d'être une pierre qui roule
Délicieusement à l'abîme ! à la foule
Qui s'écartait pour eux, semblant dire : Voici !
C'est nous ! comme c'est beau, hein ! Ils iront ainsi
Jusqu'aux fusils de la prochaine barricade,
Dans l'odeur du printemps mêlée à l'odeur fade
Des roses dont le sang a fleuri les pavés,
Près des ruisseaux vermeils et des héros crevés,
Des gens qui vont mourir les deux, mains dans leurs poches,
Dans la terreur montée au cœur des grandes cloches
Qui hurlent la défaite aux toits de la cité,
Ils iront dans l'extase et la légèreté
Du cœur ! jusqu'à ce qu'une escouade versaillaise
L'étende roide mort.
Ce dont il parut aise !
Alors voyant un homme à terre : « attends un peu ! »
Elle prît son fusil, et fit le coup de feu
Superbe, dilatant des prunelles étranges !
Mauvais, soit, mais tous les révoltés sont des anges !
Quand la nuit, sur les purs dénoua ses cheveux
Éplorés, et que pour mettre le comble aux vœux
De l'enfer, éclata la vieille tragédie
Au ciel léché par les langues de l'incendie,
Dans un quartier tout rouge et tout noir, des soldats
Au fond d'un poste, où des sous-offs se parlaient bas,
Amenèrent ou mieux poussèrent une femme,
Qui déchirait sa robe et qu'ils traitaient d'infâme,
Et qu'on avait prise un chassepot dans la main.
Elle fut emballée, ailleurs, le lendemain,
Ô misère ! Et jugée en bloc ; puis un navire
L'emporta, muet, noir, plus qu'un cercueil, et pire.
Maintenant, regardez ce point blanc dans la mer,
C'est la terre du Mal que l'on ne peut aimer
Ou maudire sans trouble, et que le peuple appelle
Abréviation amère : la Nouvelle !
C'est la Calédonie énorme ; c'est le feu
Qui la fouette et le vent de colère de Dieu !
C'est la lune habitée ! une lune qui brûle
Les pieds dolents de ces pauvres fous, où circule
Le regret des étangs et des bois de lilas !
Un oiseau la traverse et ne s'y pose pas,
L'Espérance — tout noir comme les hirondelles
Sur le dessus, et par dessous tout blanc comme elles !
Cette île est le bourreau tranquille, et son jouet.
C'est cet être chétif plus pâle qu'un bluet
Déraciné, c'est cette exquise réprouvée,
Dans le sang et les pleurs enfin toute lavée,
Qui se traîne aux baisers d'un soleil qui mord tant,
Parmi la lande rouge et le roc haletant,
Qui se traîne, amaigrie, et va, la pauvre belle,
Jusqu'à ce rocher fait en forme de chapelle
D'où l'on peut voir le ciel tristement resplendir
Et les chemins perdus de la mer ! et grandir
Les navires armés d'ailes et de messages !
Avec la tenue humble et les vêtements sages,
Que voudrait égayer un chaste bonnet blanc.
Elle n'en finit pas d'être là, contemplant
La mer !
Oh ! ce n'est pas la mer des rêveries
Sonores, l'océan aux vastes broderies,
Le monstrueux joujou de nos ennuis d'enfants,
C'est une mer roulant ses secrets étouffants
Avec d'affreux éclairs, avec d'horribles charmes,
Faite d'une brûlante éternité de larmes !
C'est une mer qui chante et qui pleure et qui dit
La romance du pauvre et celle du maudit,
Tout le poëme obscur des âmes naufragées,
Les repentirs ardents et les douleurs âgées,
Et n'a pas d'autres soins amers, d'autres amours,
Que de les dire aux nuits et de les dire aux jours !
Que chantez-vous, les vents ? que chantes-tu, la vague,
À cette femme ? Hélas ! le De profundis vague,
Éternel, d'où son cœur repart inconsolé,
Chaque fois que le soir meurt sur ton sein gonflé,
ô mer ! moins que son cœur amoureux de la France !
Certes, j'étais ouvert à toute la souffrance,
À tous les vœux, les pleurs, les blasphèmes, les cris
Ô la Parisienne aux modes de Paris,
Avec ses yeux mi-clos, son rire adroit qui sonne,
Pardieu ! je vous la laisse, elle n'est à personne,
Vous pouvez fulminer contre elle (quoique au fond…)
Fade, tous les discours que les bonnes gens font
En pareil cas — c'est leur affaire et non la mienne.
Mais j'envoie un baiser à la Calédonienne.