Carême

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Le mardi-gras, ayant pu voir,

Le long du boulevard, trois masques

Et deux tout petits à l'œil noir

Agitant des tambours de Basques ;

De plus, en habit vermillon

Ayant vu trois joueurs de trompe

Exécuter leur carillon,

Comme on sonne, quand on se trompe ;

Mortifiant ses sens domptés,

Guy, dont les sentiments sont tendres,

Pour expier ces voluptés

A fait son mercredi des cendres.

Sur une chaise en bois de teck,

Il mangea des pommes de terre,

Mais qui n'étaient pas au beefteck,

Dans une chambre solitaire.

Puis il monta, le long du Bois,

Un cheval, une ombre, une ellipse,

Mince, effaré, pâle, aux abois,

Et sorti de l'Apocalypse.

Puis, dans une exposition

Très intéressante, où deux nègres

Se promenaient sans passion,

Il alla voir des dessins maigres.

Le soir, son esprit se peupla

D'effrois ; il alla dans le monde

Et très longuement contempla

Une dame extrêmement blonde.

N'offrant nulle prise à l'enfer,

Elle était mince et transparente ;

On aurait dit un fil de fer

Sans nulle saillie apparente.

Rentré chez lui, Guy lut des vers

Très sages, dont jadis nous rîmes,

Purs de tout ornement pervers

Et même dénués de rimes.

Tel, évitant même l'esprit,

Que toujours Alphonse Karr aime,

Guy, dont la douceur me surprit,

A bien commencé le carême.