Ce que gemma pense d'emma

By Victor Hugo

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Que fait l'orfèvre ? Il achève

Quelque anneau mystérieux.

Sa boutique semble un rêve

Qu'emplissent de vagues yeux ;

L'opale est une prunelle,

La turquoise est un regard ;

La flamme tremble éternelle

Dans l'œil du rubis hagard.

L'émeraude en sa facette

Cache une ondine au front clair ;

La vicomtesse de Cette

Avait les yeux verts de mer.

Le diamant sous son voile

Rêve, des cieux ébloui ;

Il regarde tant l'étoile

Que l'étoile entre dans lui.

L'ambre est une larme austère ;

Le saphir au chaste feu

Est devenu bleu sous terre

Tant il a contemplé Dieu !

Une femme chez l'orfèvre

Entre, sourire éclatant ;

Les paroles sur sa lèvre

Battent de l'aile en chantant.

Elle porte un châle à palmes,

Un chapeau rose charmant ;

Autour de ses grands yeux calmes

Tout frissonne doucement.

Elle brille et jase, et semble

Lueur, parfum, colibri ;

Si belle que le cœur tremble,

S'étonne, et cherche un abri.

Où va-t-elle ? d'où sort-elle ?

D'où sort l'aube ? où va le jour ?

Elle est la joie, étincelle

De cette flamme, l'amour.

Le peuple à la vitre admire,

D'un œil tendre et transporté,

Les femmes le cachemire

Et les hommes la beauté.

Tous l'appellent fée ou reine,

Astre, ange des cieux venu,

Et se sentent pleins de haine

Pour son amant inconnu.

Elle est blanche, aimable, exquise,

Folle et gaie ; et, sans combats,

Toute la foule est conquise ;

Chacun soupire tout bas :

Je voudrais être !… — et se nomme

Quelque idéal triomphant.

— Son ami ! dit un jeune homme.

— Son mari ! dit un enfant.

Qu'est-ce donc que cette femme ?

C'est une femme. Cela,

Quand Dieu fit la première âme,

Naquit et l'ensorcela.

Elle choisit chez l'orfèvre

Tous les beaux joyaux tremblants ;

Et l'or semble avoir la fièvre

Entre ses petits doigts blancs.

Elle prend tout, la pirate,

L'aigue, sœur des gouttes d'eau,

Les agates de Surate

Et les émaux du Lido,

Et la parure complète

De sardoine et de béryl ;

Elle éclate à chaque emplette

D'un doux rire puéril.

La perle voit cette belle.

Pourquoi fuir, perle au doux front ?

— J'aime mieux la mer, dit-elle ;

C'est moins sombre et moins profond.