Celle qu'on foule

By Pierre Quillard

Written 1897-01-01 - 1897-01-01

C'était parmi la nuit muette, la clameur

De la Terre, clameur lamentable et farouche

De géante en travail qui se tord sur sa couche,

Rejette l'embryon sanglant, rugit et meurt.

La formidable voix hurlait : cris d'épouvante,

Gémissements plaintifs des automnes, sanglots

Rauques de la forêt hivernale et des flots,

Rire amer et confus de la foule vivante,

Frémissement de l'herbe et murmure des nids,

Hymne démesuré du torrent et du gouffre,

Tout ce qui parle, tout ce qui palpite et souffre

S'unissait et montait vers les cieux infinis.

Or voici l'anathème effréné que la Terre

Jetait à travers l'ombre aux fils des nations :

«Que le troupeau vengeur des exécrations

Suive à la trace l'homme ennemi du mystère.

Les peuples d'autrefois inclinaient leur orgueil

Devant la majesté féconde de l'ancêtre

D'où jaillit la semence et la source de l'Être

Et qui rouvre ses flancs paisibles au cercueil.

Partout, toujours, dans les déserts hantés d'hyènes,

Dans les plaines de neige où, par soudains élans,

Bondissent des troupeaux de rennes et d'élans,

Près du pôle et dans les cryptes égyptiennes,

Les hommes adoraient la Terre, qui porta

Dans son sein maternel, des millions d'années,

Le germe à peine éclos de vos races damnées

Et priaient à genoux Kybèle, Isis, Airtha.

Alors au bruit des sistres d'or et des crotales,

Sereine, à travers les chemins et les cités,

De temple en temple, au pas de mes lions domptés,

J'allais les seins voilés de pourpre orientale.

Les vierges de Hellas ployaient leur cou de lait

Au passage de la déesse vénérable

Et, telles qu'au printemps les grappes de l'érable,

Me versaient des parfums où le feu se mêlait.

Les austères guerriers des campagnes romaines

Chantaient pieusement la nourrice Rhéa

Qui mit en eux la sève antique et les créa

Pour l'asservissement des nations humaines ;

Et les chasseurs lointains des cerfs et des aurochs,

Les braves aux yeux bleus, chevelus d'or, les Mâles

Érigeaient mes autels en face des cieux pâles

Dans les forêts tempêtueuses, sur les rocs.

Quand la procession de mes prêtresses blanches

Précédait au printemps par les sentiers herbeux

Mon attelage lent et traîné par des bœufs

Vers les villages et les toits couverts de branches,

Les hommes tatoués de fauve vermillon

Se courbaient et baisaient ma trace, et les épées

Rouges encor du sang et des têtes coupées

Saluaient d'un éclair la Mère du Sillon.

O temps ancien de la Germanie et de Rome,

O temple universel des plaines et des blés

Où mon mystique époux des siècles écoulés,

Le laboureur était un prêtre auguste à l'homme :

Le culte vénéré sombre aux flots de l'oubli :

Nul printemps, nul été, ne luit et ne ramène

Les incantations de la prière humaine

Vers les autels de mon sanctuaire aboli :

O races chaque jour plus impures et viles,

Qui ne connaissez plus mes mystères, troupeaux

Plus barbares que vos pères vêtus de peaux,

Troupeaux qui pullulez dans vos enclos de villes,

Vous qui fouillez avec mépris mes flancs gercés

Par les maternités innombrables ; ô foule

Immonde dont le pas sacrilège me foule ;

Vous qui priez des dieux que je n'ai pas bercés

Au chant de mes forêts de bouleaux et de chênes,

Dans des lits d'herbe fraîche et des langes de fleurs,

Voici venir enfin la horde des malheurs

Fatidiques et des calamités prochaines.

Dans un bref avenir une aube jaillira,

Ensanglantant les noirs espaces des nuées

Et par-dessus le bruit féroce des huées

Le clairon des combats ultimes sonnera ;

Sous l'œil indifférent des sphères fraternelles,

L'horrible mer de vos haines, sinistrement

Débordera sur vous et l'épouvantement

Élargira le vol funèbre de ses ailes ;

Et les hommes saisis d'un délire fatal,

Déchaînés se rueront aux suprêmes tueries ;

De l'équateur torride aux blanches Sibéries,

Ma face saignera comme un immense étal.

O fureur indicible et sans répit ! batailles

Qui durerez de l'aube au soir, pendant dix ans,

Comme le cri des flots qui heurtent les brisants,

J'entends déjà clamer les corps sous les entailles.

Un souffle meurtrier et pestilentiel

S'exhale de la mort et des chairs refroidies

Sans linceul, tandis qu'aux lueurs des incendies

De vastes lacs de sang pourrissent sous le ciel,

De vastes lacs de sang où, rigides et vertes,

Vont des flottes de morts convulsifs par milliers,

Où s'acharnent sans peur, repus et familiers,

Les vautours réjouis des cervelles ouvertes.

La fièvre fait claquer les dents des survivants,

Témoins terrifiés des heures vengeresses,

Qui dans l'affolement des suprêmes détresses

Voudraient perpétuer leur race en des enfants ;

Mais ces accouplements de spectres épuisés

Ne repeupleront pas les villes et les plaines.

Mêlez-vous, unissez les corps et les haleines !

Les siècles ont tari la source des baisers.

Les temps sont écoulés, les heures sont venues

Et nul glas solennel et lent ne tintera

Lorsque le vent indifférent emportera

Le dernier râlement de l'homme vers les nues.

Sa mort n'éveillera ni gaîté ni regret

Dans le monde impassible et dans l'âme des choses

Qui ne s'occupent pas en leurs métamorphoses

De ce qui naît, grandit, s'efface et disparaît.

Rien ne tressaillera dans la Nature, et seule,

Seule de toutes les étoiles, je saurai

Que mon lait a nourri jadis l'être exécré,

Le mauvais fils, l'enfant contempteur de l'aïeule !

Comme avant l'homme impie et ses rébellions,

Libre de sa présence et de sa marche impure,

Je pourrai dénouer au vent ma chevelure

De profondes forêts où rôdent les lions ;

Et quand l'aube luira dans la fraîche rosée

Je plongerai mon corps que ses pas ont flétri.

—Et ma force renaît, ma beauté refleurit,

Et ma chair a des tons d'églantine rosée.

O gloire des cactus de pourpre et des lys blancs,

Hautaine majesté des palmes triomphales

Que faisait onduler le souffle des rafales

Sur la virginité première de mes flancs,

Surgissez et parez ma nouvelle jeunesse

Pour l'hymen radieux et rouge du soleil ;

Tissez et déployez votre manteau vermeil

Sur ma gorge superbe et mes seins de faunesse !

Montez dans le limpide éther, ô chants d'oiseaux :

Voici l'amour et les caresses nuptiales ;

J'entends hennir au loin les cavales royales

Et des nuages fins neigent de leurs naseaux.

Le Dieu descend du char céleste et sur ma bouche

Frissonnante, je sens sa bouche, et ses baisers

S'infiltrent lentement dans mes flancs embrasés,

Jusqu'à l'heure où le jour resplendissant se couche

Et remonte vers le palais mystérieux,

Cependant que la main pacifique des ombres

Étale dans le ciel obscur ses voiles sombres

Et clôt divinement mes lèvres et mes yeux.»