Chande

By Robert Montesquiou

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

Elle était la Mère aux Zouaves .

C'est ainsi qu'elle se nommait

Elle-même. Elle aimait les braves,

Les cocardes et le plumet.

L'Esplanade des Invalides

Lui fournissait des contingents

De clients zélés et solides,

Et de toutes sortes de gens.

Elle était marchande d'oranges,

De pain d'épices, de croquet,

Et de pipes en sucre étranges,

D'orge et de pomme, — mastroquet

Du coco, que hait la cocotte,

Mais qu'aime le promeneur lent ;

Et qu'un flâneur en redingote

Parfois sirote, vieux chaland.

Cocos de fin bois de réglisse

Sévèrement édulcorés,

Et dont parfois font leur délice,

Même des messieurs décorés !

Mais, les heureux jours d'exercices,

Il faut voir zouave et turco

Venir là, faire les narcisses,

Et se mirer dans ce coco.

La petite baraque verte,

Deux fois grande comme un tonneau,

Bien établie et bien couverte

— Je ne boirai plus de ton eau !

Sans rien du velours d'Isabelle,

Bouquetière du Jockey-Club,

Captait pourtant la ribambelle.

En ce temps-là — du petit Bob.

On eût dit, sous le vert qui beugle,

Aux quatre vents, de son auvent,

Comme un grand abat-jour d'aveugle,

Sur le museau d'un chien savant.

Je revois l'épaisse carafe,

Au goulot bouché d'un citron ;

Et le jouet au dur paraphe,

Le carton et le quarteron.

On n'y vendait que des oublies

Oubliés, des seaux dévernis,

Ballons crevés, choses remplies

De mille prestiges ternis.

Mais la marchande, mais la Chande

De ce poussiéreux patatras,

Seule allèche, seule achalande

Sous les cornes de son madras.

Ce vieux Diogène femelle.

Qui, dans sa barbe d'acajou,

Perpétuellement grommelle,

A tout l'attrait d'un vieux joujou

Angélique et diabolique,

Plus pain d'épice que ses pains

D'épices même, où l'angélique,

Et l'amande furent copains.

C'est une babouine, une sphynge,

Un je ne sais quoi d'oublié

Entre la sorcière et le singe,

Dans un coin de Paris, plié.

Elle n'a plus nul idiome,

Elle est idiote à moitié ;

Elle représente un vieux gnome,

Qui fait peur et qui fait pitié.

Mais les dames poudrerizées,

Qui vendent des bonbons sucés,

Dans les champs des Champs-Élysées,

N'ont pas le quart de son succès.

Adossée à son terrain vague

Dont on la chasse en bâtissant,

Ainsi que l'arche sur la vague

Sa coque va reparaissant.

Sa coquille de vieux mollusque ;

Sa coque où règne le coco

Et qu'égaie une tache brusque

De turban ou bien de shako.

Un jour la boutique-guérite,

Pourtant se ferme à nos deux sous,

Guérie aussi la marguerite,

Bonne nuit, la mère aux zouzous !

Paix à ton nom, vieille lanterne !

Nulle part on ne vendra plus

De pain d'épices aussi terne,

De bonbons aussi révolus.

Te voilà rendue à l'espace

Avec tes lots contemporains

De gâteau qui jamais ne passe,

Et tes anis, perfides grains ;

Toutes ces poudreuses retapes,

Poire tapée et pruneaux gris

Qui te suivaient dans tes étapes,

Amis fidèles, mais aigris ;

Ton antique fond de boutique

Et tes massepains endurcis,

Et dont peut-être la pratique,

De par un éternel sursis,

Doit te retrouver, après trêve,

Au mur des cieux où sont les siens,

Vendeuse de joujoux de rêve,

Et de cocos ambrosiens !