Chanson dans le soir

By Edmond Rostand

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Il fit halte, ébloui, humant

Cette soirée et son haleine,

Au sommet de l'escarpement

D'où l'on découvre infiniment

La plaine.

Un doux crépuscule du mois

Des doux crépuscules — septembre —

Bleuissait vaguement les bois,

Sous un ciel de rose, à la fois,

Et d'ambre

La lune, basse, et n'ayant point

Son teint coutumier de béguine,

Montrait un rougeâtre embonpoint,

Telle une orange mûre à point,

Sanguine ;

Et, sous cet astre de Japon,

Le val fuyait en molles lignes,

Avec le canal clair, le pont,

L'étang ridé comme un crépon,

Les vignes.

Il admirait, lorsque, soudain,

Un chant monta de ce théâtre,

De ce cirque, de ce jardin,

Exhalé du dernier gradin

Bleuâtre.

Et cet air où le soir mêla

Son murmure de vaste conque,

Cet air divinement vola…

C'était, d'ailleurs, un lon lon la

Quelconque.

Mais, dans le lointain de pastel,

Ce chant naïf, lent comme un psalme,

Était irrésistible, — et tel

Que cet instant fut immortel

De calme.

Il se fit un tel unisson

De ce chant et du paysage,

Que le poète eut un frisson.

Et nous vîmes des pleurs sur son

Visage.

Puis, de ce ton triste et coquet,

Ému, mais où du railleur passe,

De ce ton qui laisse inquiet,

Qui est son défaut, et qui est

Sa grâce,

Cependant que toujours, parmi

Le doux bruit du soir qui soupire,

Montait sur le val endormi

La chanson charmante, il se mit

À dire :

" O chanson qui monte, vieil air,

Filet lointain d'une voix pure,

Selon la brise vague ou clair,

O dentelle de son dans l'air,

Guipure !

" O chanson qui monte dans l'or,

Du ciel, sur la lande embrumée,

Qui flotte au-dessus du décor,

Ruban de son, et moins encor…

Fumée !

« Oh ! qui donc, de cette façon

Mélancolieuse et touchante,

Quel rustique et jeune garçon,

Quel bouvier, quel pâtre, ô chanson,

Te chante ?

« Quel simple, ignorant de ce qu'il,

Oh ! de tout ce qu'il ressuscite

De tendre, en moi, de puéril,

Ajoute ce charme subtil

Au site ?

« Charme dont, languissant musard,

Je suis ému jusqu'à la larme,

Parce que, inattendu, sans art,

Il éclôt d'un simple hasard,

Ce charme !

« Voilà ! le fredon d'un vilain,

L'odeur d'un pré, la saison, l'heure,

Un peu de bleu crépusculin,

Voilà ! ce n'est pas plus malin…

On pleure !

« Eh quoi ! pleurer comme d'amour

Pour un lon lon la monotone,

Pour le dernier soupir du jour,

Pour le vent dans les arbres, pour

L'automne ?

« De quoi donc souffrent-ils, mes nerfs ?

De quoi donc, mon âme, es-tu veuve,

Pour que, parmi ces champs déserts,

Un air tel que tous les vieux airs

M'émeuve ?

« Est-ce là mon état normal ?

De quel ciel suis-je nostalgique ?

De quel pays ai-je le mal ?…

Tais-toi, chant qui me rends ce val

Magique !

« Ah ! de mes larmes il appert

Que dans un désordre je sombre !

Quoi ! pleurer parce que Vesper

S'allume, et qu'une voix se perd

Dans l'ombre ?

« Savourer le charme anxieux

Du moment et de l'atmosphère ?

Jouir de l'ouïe et des yeux ?

— Hélas ! il y a pourtant mieux

À faire !

« Il y a pourtant plus d'un but

Digne d'un homme jeune et libre !

O chanson dans le lointain… chut !

Ne serai-je jamais qu'un luth

Qui vibre ?

« Je m'en blâme… et toujours, si on

Chante un chant dans un lointain rose,

Je retourne avec passion

A cette délectation

Morose !

« La tristesse est un aconit

Doux et vénéneux, que j'aspire !

Et mon vivre est selon le rit

De ton Jacques d'As you like it,

Shakspeare !

« Mon cœur m'échappe, se mêlant

A toute fin de jour jolie ;

Et sitôt qu'un air doux et lent

Monte, j'en suce la mélan-

Colie !

« Oui, tout le triste qui coula

D'un chant, à l'heure violette,

Est sucé par moi… lon, lon, la…

Comme l'œuf est sucé par la

Belette ! »