Chanson dans le soir
Written 1893-01-01 - 1893-01-01
Il fit halte, ébloui, humant
Cette soirée et son haleine,
Au sommet de l'escarpement
D'où l'on découvre infiniment
La plaine.
Un doux crépuscule du mois
Des doux crépuscules — septembre —
Bleuissait vaguement les bois,
Sous un ciel de rose, à la fois,
Et d'ambre
La lune, basse, et n'ayant point
Son teint coutumier de béguine,
Montrait un rougeâtre embonpoint,
Telle une orange mûre à point,
Sanguine ;
Et, sous cet astre de Japon,
Le val fuyait en molles lignes,
Avec le canal clair, le pont,
L'étang ridé comme un crépon,
Les vignes.
Il admirait, lorsque, soudain,
Un chant monta de ce théâtre,
De ce cirque, de ce jardin,
Exhalé du dernier gradin
Bleuâtre.
Et cet air où le soir mêla
Son murmure de vaste conque,
Cet air divinement vola…
C'était, d'ailleurs, un lon lon la
Quelconque.
Mais, dans le lointain de pastel,
Ce chant naïf, lent comme un psalme,
Était irrésistible, — et tel
Que cet instant fut immortel
De calme.
Il se fit un tel unisson
De ce chant et du paysage,
Que le poète eut un frisson.
Et nous vîmes des pleurs sur son
Visage.
Puis, de ce ton triste et coquet,
Ému, mais où du railleur passe,
De ce ton qui laisse inquiet,
Qui est son défaut, et qui est
Sa grâce,
Cependant que toujours, parmi
Le doux bruit du soir qui soupire,
Montait sur le val endormi
La chanson charmante, il se mit
À dire :
" O chanson qui monte, vieil air,
Filet lointain d'une voix pure,
Selon la brise vague ou clair,
O dentelle de son dans l'air,
Guipure !
" O chanson qui monte dans l'or,
Du ciel, sur la lande embrumée,
Qui flotte au-dessus du décor,
Ruban de son, et moins encor…
Fumée !
« Oh ! qui donc, de cette façon
Mélancolieuse et touchante,
Quel rustique et jeune garçon,
Quel bouvier, quel pâtre, ô chanson,
Te chante ?
« Quel simple, ignorant de ce qu'il,
Oh ! de tout ce qu'il ressuscite
De tendre, en moi, de puéril,
Ajoute ce charme subtil
Au site ?
« Charme dont, languissant musard,
Je suis ému jusqu'à la larme,
Parce que, inattendu, sans art,
Il éclôt d'un simple hasard,
Ce charme !
« Voilà ! le fredon d'un vilain,
L'odeur d'un pré, la saison, l'heure,
Un peu de bleu crépusculin,
Voilà ! ce n'est pas plus malin…
On pleure !
« Eh quoi ! pleurer comme d'amour
Pour un lon lon la monotone,
Pour le dernier soupir du jour,
Pour le vent dans les arbres, pour
L'automne ?
« De quoi donc souffrent-ils, mes nerfs ?
De quoi donc, mon âme, es-tu veuve,
Pour que, parmi ces champs déserts,
Un air tel que tous les vieux airs
M'émeuve ?
« Est-ce là mon état normal ?
De quel ciel suis-je nostalgique ?
De quel pays ai-je le mal ?…
Tais-toi, chant qui me rends ce val
Magique !
« Ah ! de mes larmes il appert
Que dans un désordre je sombre !
Quoi ! pleurer parce que Vesper
S'allume, et qu'une voix se perd
Dans l'ombre ?
« Savourer le charme anxieux
Du moment et de l'atmosphère ?
Jouir de l'ouïe et des yeux ?
— Hélas ! il y a pourtant mieux
À faire !
« Il y a pourtant plus d'un but
Digne d'un homme jeune et libre !
O chanson dans le lointain… chut !
Ne serai-je jamais qu'un luth
Qui vibre ?
« Je m'en blâme… et toujours, si on
Chante un chant dans un lointain rose,
Je retourne avec passion
A cette délectation
Morose !
« La tristesse est un aconit
Doux et vénéneux, que j'aspire !
Et mon vivre est selon le rit
De ton Jacques d'As you like it,
Shakspeare !
« Mon cœur m'échappe, se mêlant
A toute fin de jour jolie ;
Et sitôt qu'un air doux et lent
Monte, j'en suce la mélan-
Colie !
« Oui, tout le triste qui coula
D'un chant, à l'heure violette,
Est sucé par moi… lon, lon, la…
Comme l'œuf est sucé par la
Belette ! »