Chanson de bord

By Victor Hugo

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Marin, l'onde est une femme.

Crains le sable, crains la lame,

Crains le rocher.

C'est vers Pluton que tu vogues.

Les flots sont — les bouledogues —

Du noir boucher.

La Bourrasque, pâle et nue,

Traîne un linceul dans la nue,

Disent les vieux.

La place des yeux est vide

Sous son grand crâne livide

Et pluvieux.

Dès qu'on est dans cette écume,

On a comme un bruit d'enclume

Dans le tympan

La vague saute sur l'homme ;

Le vent se comporte comme

Un chenapan.

Qui s'en tire gagne un quine…

La mer est une coquine,

Disent les vieux.

La mer est une sauvage.

Le flot toujours du rivage

Est envieux.

Toute la terre fleurie

Ne serait qu'une prairie

Et qu'un gazon

Sans cette mer de ténèbres

Qui gonfle ses plis funèbres

À l'horizon.

Malheur à qui lève l'ancre !

Elle est la bouteille d'encre

Qu'un jour trouva

Satan que l'envie enivre,

Et qu'il vida sur le livre

De Jéhova.