Chanson des flots

By Louise Michel

Written 1900-01-01 - 1910-01-01

L’Océan mugit et palpite

Dans le vaste abîme des eaux,

Et plus largement et plus vite

Les fleuves courent vers les flots ;

Du fond de la mer haletante

Sortent de longs mugissements,

Avec ces râles d’épouvante,

Ô mer, pleures-tu tes enfants ?

Racontes-tu, mère géante,

Comment tes fils des premiers jours

Ont soulevé leur chair vivante

Dans les éléments en amours ?

Comment, dans les chaleurs énormes,

Parurent les étranges formes

Des monstres effrayants et lourds ?

La mer monte, le flot s’élève ;

C’est l’heure où s’éteint le couchant,

L’heure de la nuit et du rêve

Où parlent les flots et le vent.

D’hier ou bien des jours sans nombre,

Voici tout le passé dans l’ombre,

Tout, sans cesse, se transformant.

Voici la terre à son aurore,

Ainsi qu’un soleil flamboyant ;

Sur le cratère ardent encore,

Le premier archipel flottant,

Qui, sous la noirâtre buée,

Entre la flamme et la nuée,

Émerge pour l’effondrement.

Comme au four du potier l’argile,

Les monstres au granit pareils,

Les rochers, le sable fragile,

Fondent, redevenant vermeils ;

Les océans, coupes trop pleines,

Se versent, recouvrant les plaines ;

Tous les cratères sont soleils.

Enfin la plante ouvre la terre

Et les grands monts sont soulevés,

Jetant sur le fauve repaire

Leurs abîmes bouleversés.

Tout se dévore ! êtres et mondes

Emplissent de gueules immondes

Les continents bouleversés.

Enfin, les éléments s’apaisent ;

Le sol mouvant peut s’affermir.

Dans les tourmentes qui se taisent,

Des races vont croître et mourir.

À peine si, parfois encore,

On voit à quelque rouge aurore

Les vieux rivages s’engloutir.

Comme sur le hêtre ou le chêne,

Par anneaux on compte les ans,

Le sol a la trace lointaine

De tous ces profonds changements.

Toujours, toujours les vastes ondes,

Les antres, les forêts profondes,

Fourmillent d’êtres dévorants.

Cependant, à chaque naufrage,

Le progrès grandit lentement ;

Et toujours on va d’âge en âge

À quelque épanouissement.

On n’est rien que la brute humaine ;

Mais la race haute et sereine

Aura son accomplissement.

Avant que la terre ne meure,

L’homme qui nous succédera

Transfigurera sa demeure ;

La nature le servira.

Ère de héros, de poètes,

Pour eux, au milieu des tempêtes,

Tout élément travaillera.

Les gouttes d’eau sont bien des mondes,

Elles ont leurs monstres flottants.

Qui connaît leurs aurores blondes ?

Qui sait leurs combats de géants

Et les splendeurs que la nature

Prodigue dans la moisissure

Qui leur forme des continents ?

Grondez, grondez, flots monotones !

Passez, passez, heures et jours !

Frappez vos ailes, noirs cyclones !

Ô vents des mers, soufflez toujours !

Emportez, houles monotones,

Hivers glacés, pâles automnes,

Et nos haines et nos amours !