Chanson des oiseaux

By Victor Hugo

Written 1886-01-01 - 1886-01-01

Vie ! ô bonheur ! bois profonds,

Nous vivons.

L'essor sans fin nous réclame ;

Planons sur l'air et les eaux !

Les oiseaux

Sont de la poussière d'âme.

Accourez, planez ! volons

Aux vallons,

A l'antre, à l'arbre, à l'asile !

Perdons-nous dans cette mer

De l'éther

Où la nuée est une île !

Du fond des rocs et des joncs

Des donjons,

Des monts que le jour embrase,

Volons, et, frémissants, fous,

Plongeons-nous

Dans l'inexprimable extase !

Oiseaux, volez aux clochers,

Aux rochers,

Au précipice, à la cime,

Aux glaciers, aux lacs, aux prés ;

Savourez

La liberté de l'abîme !

Vie ! azur ! rayons ! frissons !

Traversons

La vaste gaîté sereine,

Pendant que sur les vivants,

Dans les vents,

L'ombre des nuages traîne !

Avril ouvre à deux battants

Le printemps ;

L'été le suit, et déploie

Sur la terre un beau tapis

Fait d'épis,

D'herbe, de fleurs, et de joie.

Buvons, mangeons ; becquetons

Les festons

De la ronce et de la vigne ;

Le banquet dans la forêt

Est tout prêt ;

Chaque branche nous fait signe.

Les pivoines sont en feu ;

Le ciel bleu

Allume cent fleurs écloses ;

Le printemps est pour nos yeux

Tout joyeux

Une fournaise de roses.

Tu nous dores aussi tous,

Feu si doux

Qui du haut des cieux ruisselles ;

Les aigles sont dans les airs

Des éclairs,

Les moineaux des étincelles.

Nous rentrons dans les rayons ;

Nous fuyons

Dans la clarté notre mère ;

L'oiseau sort de la forêt

Et paraît

S'évanouir en lumière.

Parfois on rampe accablé

Dans le blé,

Mais juillet a pour ressource

L'ombre, où, loin des chauds sillons,

Nous mouillons

Nos pieds roses dans la source.

Depuis qu'ils sont sous les cieux,

Soucieux

Du bonheur de la prairie,

L'herbe et l'arbre chevelu

Ont voulu

Dans leur tendre rêverie

Qu'à jamais le fruit, le grain,

L'air serein,

L'amourette, la nichée,

L'aube, la chanson, l'appât,

Occupât

Notre joie effarouchée.

Vivons ! chantons ! Tout est pur

Dans l'azur ;

Tout est beau dans la lumière ;

Tour vers son but, jour et nuit,

Est conduit ;

Sans se tromper, le fleuve erre.

Toute la campagne rit ;

Un esprit

Palpite sous chaque feuille ;

— Aimons ! murmure une voix

Dans les bois ;

Et la fleur veut qu'on la cueille.

Quand l'iris a diapré

Tout le pré,

Quand le jour plus tiède augmente,

Quand le soir luit dans l'étang

Éclatant,

Quand la verdure est charmante,

Que dit l'essaim ébloui ;

Oui ! oui ! oui !

Les collines, les fontaines,

Les bourgeons verts, les fruits mûrs,

Les azurs

Pleins de visions lointaines,

Le champ, le lac, le marais,

L'antre frais,

Composent, sans pleurs ni peine,

Et font monter vers le ciel

Éternel

L'affirmation sereine !

L'aube et l'éblouissement

Vont semant

Partout des perles de flamme ;

L'oiseau n'est pas orphelin ;

Tout est plein

De la mystérieuse âme !

Quelqu'un que l'on ne voit pas

Est là-bas

Dans la maison qu'on ignore ;

Et cet inconnu bénit

Notre nid,

Et sa fenêtre est l'aurore.

Et c'est à cause de lui

Que l'appui

Jamais ne manque à nos ailes,

Et que les colombes vont

Sur le mont

Boire où boivent les gazelles.

Grâce à ce doux inconnu,

Adam nu

Nous souriait sous les branches ;

Le cygne sous le bouleau

A de l'eau

Pour laver ses plumes blanches.

Grâce à lui, le piquebois

Vit sans lois,

Chéri des pins vénérables,

Et délivrant des fourmis

Ses amis

Les tilleuls et les érables.

Grâce à lui, le passereau

Du sureau

S'envole, et monte au grand orme ;

C'est lui qui fait le buisson

De façon

Qu'on y chante et qu'on y dorme.

Il nous met tous à l'abri,

Colibri,

Chardonneret, hochequeue,

Tout l'essaim que l'air ravit

Et qui vit

Dans la grande lueur bleue.

A cause de lui, les airs

Et les mers,

Les bois d'aulnes et d'yeuses

La sauge en fleur, le matin,

Et le thym,

Sont des fêtes radieuses ;

Les blés sont dorés, les cieux

Spacieux,

L'eau joyeuse et l'herbe douce ;

Mais il se fiche souvent

Quand le vent

Nous vole nos brins de mousse.

Il dit au vent : — Paix, autan ;

Et va-t'en ;

Laisse mes oiseaux tranquilles.

Arrache, si tu le veux,

Leurs cheveux

De fumée aux sombres villes ! —

Celui sous qui nous planons

Sait nos noms.

Nous chantons. Que nous importe ;

Notre humble essor ignorant

Est si grand !

Notre faiblesse est si forte !

La tempête au vol tonnant,

Déchaînant

Les trombes, les bruits, les grêles,

Fouettant, malgré leurs sanglots,

Les grands flots,

S'émousse à nos plumes frêles.

Il veut les petits contents,

Le beau temps,

Et l'innocence sauvée ;

Il abaisse, calme et doux,

Comme nous,

Ses ailes sur sa couvée.

Grâce à lui, sous le hallier

Familier

A notre aile coutumière,

Sur les mousses de velours,

Nos amours

Coulent dans de la lumière.

Il est bon ; et sa bonté

C'est l'été ;

C'est le charmant sorbier rouge ;

C'est que rien ne vienne à nous

Dans nos trous

Sans que le feuillage bouge.

Sa bonté, c'est Tout ; c'est l'air,

Le feu clair,

Le bois où, dans la nuit brune,

Ta chanson, qui prend son vol,

Rossignol,

Semble un rêve de la lune.

C'est ce qu'au gré des saisons

Nous faisons ;

C'est le rocher que l'eau creuse ;

C'est l'oiseau, des vents bercé,

Composé

D'une inquiétude heureuse.

Il est puissant, étoilé,

Et voilé.

Le soir, avec les murmures

Des troupeaux qu'on reconduit,

Et le bruit

Des abeilles sous les mûres,

Avec la nuit sur les toits,

Sur les bois,

Sur les montagnes prochaines,

C'est sa grandeur qui descend,

Et qu'on sent

Dans le tremblement des chênes.

Il n'eut qu'à vouloir un jour,

Et l'amour

Devint l'harmonie immense ;

Tous les êtres étaient là ;

Il mêla

Sa sagesse à leur démence.

Il voulut que tout fût un ;

Le parfum

Eut pour sœur l'aurore pure ;

Et les choses, se touchant

Dans un chant,

Furent la sainte nature.

Il mit sur les flots, profonds

Les typhons ;

Il mit la fleur sur la tige ;

Il se montra fulgurant

Dans le grand ;

Le petit fut son prodige.

Avec la même beauté

Sa clarté

Créa l'aimable et l'énorme ;

Il fit sortir l'alcyon

Du rayon

Qui baise la mer difforme.

L'effrayant devint charmant ;

L'élément,

Monstre, colosse, fantôme,

Par Lui, qui le veut ainsi,

Radouci,

Vint s'accoupler à l'atome.

On vit alors dans Ophir

L'humble asfir

Vert comme l'hydre farouche ;

Le flamboiement de l'Etna

Rayonna

Sur l'aile de l'oiseau-mouche.

Vie est le mot souverain,

Et serein,

Sans fin, sans forme, sans nombre,

Tendre, inépuisable, ardent,

Débordant

De toute la terre sombre.

L'aube se marie au soir ;

Le bec noir

Au bec flamboyant se mêle ;

L'éclair, mâle affreux, poursuit

Dans la nuit

La mer, sa rauque femelle.

Volons, volons, et volons !

Les sillons

Sont rayés, et l'onde est verte.

La vie est là sous nos yeux,

Dans les cieux,

Claire et toute grande ouverte.

Hirondelle, fais ton nid,

Le granit

T'offre son ombre et ses lierres ;

Aux palais pour tes amours

Prends des tours,

Et de la paille aux chaumières.

Le nid que l'oiseau bâtit

Si petit,

Est une chose profonde ;

L'œuf ôté de la forêt

Manquerait

A l'équilibre du monde.