Chanson des Rôdeurs de nuit

By Armand Renaud

Written 1885-01-01 - 1885-01-01

Des cabarets aux rideaux rouges,

Des concerts aux refrains discords,

Des couloirs tortueux des bouges,

Où vaguement grouillent les corps

Embusqués dans les encognures,

Du fond des ruelles obscures

Que ferme un hangar incertain.

Des bancs perdus, des tas de fanges,

Ils émergent, spectres étranges.

Quand sonne une heure du matin.

Ce sont les sauvages modernes

Qui se glissent dans la cité,

Plus fauves que Tours des cavernes

Au temps du monde inhabité.

Pétris de misère et de haine,

De nos lois maudissant la chaîne.

Ils vont en quête de butin,

Prêts, pour lui dérober sa montre,

A poignarder qui les rencontre.

Sur les deux heures du matin.

Que leur importe la science.

Le progrès montant pas à pas ?

Dans la lutte pour l'existence,

Ils savent qu'ils ne comptent pas.

Aussi n'ont-ils qu'une pensée.

Qu'une vision pourchassée

Comme un paradis clandestin :

En festoyant chercher la joie

Tandis qu'agonise leur proie,

Sur les trois heures du matin.

Plus qu'eux la loi, sans doute, est forte :

Par son glaive qui les attend.

Ils seront frappés. Mais qu'importe !

Pourvu qu'ils aient eu leur instant,

Qu'ils aient protesté par le crime

Contre un ordre qui les opprime

En les rivant à leur destin

Pour eux que l'échafaud s'apprête

Ils le salueront de la tête.

Sur les quatre heures du matin.