Chanson

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Le joli vin de mon ami

N’est pas un gaillard endormi ;

À peine échappé de la treille,

Sans se soucier de vieillir,

Il ne demande qu’à jaillir

De la bouteille.

Le cœur aussi de mon ami

Ne se donne pas à demi ;

Il n’est jamais d’humeur chagrine

Toujours prompt à vous accueillir,

Il ne demande qu’à jaillir

De sa poitrine.

À peine vous êtes chez lui

Que son regard vous réjouit.

Il descend bien vite à la cave,

Et vous en rapporte un flacon

De son petit vin rubicond.

Ah ! le vieux brave !

Mais, où son geste est éloquent

Et religieux, c’est bien quand

Il saisit son verre pour boire ;

Il me semble alors que je vois

Rutiler au bout de ses doigts

Le Saint Ciboire !

Puis, à mesure que le vin

Descend dans ce profond ravin

Qui est son gosier grandiose,

Sa bonne figure apparaît

Resplendissante, on la croirait

En métal rose.

Son âme dans ses yeux fleurit.

Il s’abandonne, et s’attendrit

Sur le sort du commun des hommes

Qui n’ont pas de ce vin subtil

Et potitif. « Pauvres — dit-il —

Gueux que nous sommes ! »

Après boire, cet être en or

Devient plus magnifique encor.

Car, telle est du Vin l’efficace

Qu’il rend meilleurs les braves gens.

Cependant que les cœurs méchants

Il coriace.

C’est merveille que de l’ouïr.

Les mots viennent s’épanouir

Sur sa bouche sacerdotale,

En aphorismes prompts et courts.

Jamais en de trop longs discours

Il ne s’étale.

Son verbe est sagace et prudent,

Il parle comme un président,

Et dit des choses éternelles,

Que je m’abstiens de répéter,

Pour ne pas les beautés gâter

Qui sont en elles.

Que le Seigneur, le Seigneur Dieu

Avant qu’en son paradis bleu

Il ne rappelle à lui ce sage,

Pour trinquer avec ses élus,

Nous le garde cent ans et plus,

Et davantage.