Chant de la gazette de cologne

By Albert Glatigny

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

Nos pères ont eu cette honte

De connaître la liberté ;

Ils étaient ceux que rien ne dompte,

Ils bravaient l'éclair irrité.

Les miasmes venus de France

Avaient empoisonné leurs cœurs ;

On lisait : paix et délivrance

Sur leurs jeunes drapeaux vainqueurs.

Leur rire semblait un tonnerre

Et, comme les feuilles des bois,

Balayait tout ce qu'on vénère,

Les princes, les ducs et les rois,

Et rien n'était affligeant comme

Leur orgueil téméraire et vain :

Ils proclamaient les droits de l'homme

Supérieurs au droit divin !

Ils osaient dire qu'une altesse

Diffère du premier venu

Par un peu de scélératesse

Et d'aveuglement ingénu !

Mais nous, leurs fils, c'est autre chose !

Nous sommes de bons chiens couchants ;

Nous voulons qu'un roi nous impose

Ses soins paternels et touchants.

Nous sommes des sujets d'élite,

Nous allons, fiers, le front baissé,

Notre zèle réhabilite

Aux yeux du maître le passé.

Nous étions allemands, nous sommes

De bons prussiens ; nous portons

Notre hommage à des gentilshommes

Dont les mains tiennent des bâtons.

Rien aujourd'hui ne nous divise.

Nous sommes heureux, hosanna !

Et nous avons pris pour devise :

Johann Maria Farina !

Oh ! Cologne est la ville sainte

De la choucroute et du tabac ;

Le vieux Rhin baigne son enceinte,

Nous revendiquons Offenbach !

Nous exportons de la morale,

De la peinture, des vieux suifs ;

Nous avons une cathédrale

Que nous exploitons en vrais juifs.

Aussi, quand un peuple se lève

Et réclame ses libertés,

En voyant l'éclair de son glaive,

Nous nous sentons tous insultés.

Dociles comme une machine,

Prêts à supporter tous les bâts,

Quand nous plions si bien l'échine,

Voici qu'on est brave là-bas !

Trouvant que le droit humain chôme,

Voici que la France, en fureur,

Quand nous gardons notre Guillaume,

Vient de vomir son empereur.

Un peuple libre sur la carte !

Un souverain sur le pavé !

Oh ! Relevons ce Bonaparte,

Bien qu'il soit de sang mal prouvé.

Car un prince est bien lamentable

Lorsque des parchemins joyeux

N'offrent pas un tas respectable

De bandits parmi ses aïeux ;

Lorsque sa généalogie,

Superbe, n'a pas traversé

Les siècles disparus, rougie

Du sang sur l'échafaud versé.

Toute maison de bonne souche

A son histoire où le poison

Joue un rôle sombre et farouche

Dans les mains de la trahison,

Et la noblesse n'est sincère

Qu'autant qu'on dit comment advint,

Qu'un jour, égrenant son rosaire,

Vers l'an douze ou treize cent vingt,

La noble dame châtelaine,

Son époux allant guerroyer,

Mêla chastement son haleine

Au souffle d'un jeune écuyer.

Nos princes, Dieu les accompagne

Et les conduise par la main !

Déjà du temps de Charlemagne,

Étaient voleurs de grand chemin,

Et, grâce au ciel ! Les adultères,

Les faux, les empoisonnements

Projettent des lueurs austères

Jusque sur leurs commencements.

Mais au bout du compte, un roi, même

Sans meurtrier antique au bout

D'un passé ténébreux et blême,

Vaut mieux que pas de roi du tout ;

Et puis, s'il faut qu'on se départe

De la saine tradition,

Bien que récents, les Bonaparte

Méritent quelque attention ;

Dix-huit brumaire et deux décembre,

Double date, double sommet

Au haut duquel la mort se cambre !

C'est une race qui promet.

Ettenheim sent son moyen âge ;

Hoche brusquement expirant

Rehausse encor le personnage

Nommé Napoléon Le Grand.

Règne donc la famille corse

Au bec sanglant et carnassier !

Qu'elle-même allume l'amorce

Des sinistres canons d'acier !

Car nous qu'on outrage et qu'on lie,

Nous qui voulons des majestés,

Vraiment cela nous humilie

Que l'on soit libre à nos côtés.

Car notre abjection profonde

Pâlirait nécessairement

Lorsque s'étendrait sur le monde

L'universel abaissement ;

Quand les peuples, comme à Cologne,

Chérissant les affronts soufferts,

S'écrîraient partout sans vergogne :

« De l'argent ! Des bâillons ! Des fers ! »

Ô bons marchands de vulnéraire,

Soyez infâmes ! Vautrez-vous

Toujours dans l'ombre funéraire

De vos rois mystiques et fous !

Aimez la main qui vous fustige,

Léchez les pieds les plus fangeux,

Soyez lâches jusqu'au vertige,

Valets soumis et nuageux !

La révolution sacrée

Jette à la face des bourreaux

Les trônes brisés, elle crée

Un peuple de jeunes héros ;

Et vous assisterez, farouches,

Au grand réveil des nations,

Et l'on blessera vos yeux louches

Avec des flèches de rayons.

Vous serez contraints de vous taire

Quand, dans le jour, dans la clarté,

Nous ferons entendre à la terre

Le cantique de liberté !

Alors, maudissant vos entraves,

Trahis par vos tyrans, meurtris,

Vous nous tendrez vos mains d'esclaves,

Et vous pousserez de grands cris ;

Et la république sereine

Répondra de sa forte voix :

« Laquais, dans la nuit souterraine,

Allez pourrir avec vos rois ! »