Chant quatrième

By Charles Millevoye

Written 1801-01-01 - 1815-01-01

Loin du palais, Adalgise en courroux

Nourrit sa haine et prépare ses coups :

A son poignard il garde une victime.

Quelques instants encore, et le guerrier

Ne sera plus qu'un lâche meurtrier.

Par intervalle, aux approches du crime,

De ses remords il se sent combattu ;

Par intervalle un reste de vertu

Malgré lui-même en son cœur se ranime.

Tel le soleil de ses derniers rayons

Vient colorer les ténébreux nuages

Qui dans leurs flancs recèlent les orages,

La grêle affreuse et les noirs tourbillons.

Bientôt renaît la fureur d'Adalgise.

Que dis-je ! il veut que, servant ses complots,

Son père même au crime l'autorise.

Didier troublé reçoit et lit ces mots :

« L'ombre est propice, et la nuit est muette.

Que dans une heure une porte secrète

Devant mes pas s'ouvre ! C'en est assez.

Ou la vengeance, ou ma mort : choisissez. »

Perdre son fils ! le sauver par un crime !

Comment choisir ? Entre ce double abîme

Didier demeure interdit et flottant.

Si l'étranger, loin du port s'écartant,

Entre les flots et la creuse ravine

S'est engagé sur la roche en ruine,

Et des deux parts voit la mort qui l'attend,

Son œil se trouble, il pâlit, il s'arrête,

Jusques à l'heure où, sifflant sur sa tète,

Les vents du nord, fougueux tyrans des airs,

L'entraîneront, au gré de la tempête,

Dans la ravine.ou dans les flots amers.

Du roi lombard image trop fidèle !

Que fera-t-il ? d'une main criminelle

Doit-il signer l'aveu des attentats,

Ou d'Adalgise accepter le trépas ?

Au seul devoir il va céder peut-être…

Mais devant lui de son fils menaçant

L'errante image alors semble apparaître.

Il jette un cri, prononce en frémissant

L'ordre fatal, et tombe pâlissant

Sur les degrés de ce trône sans maître.

Durant ce temps, à pas précipités,

Autour des murs de la ville soumise

S'égare encor le farouche Adalgise ;

Et du vainqueur les drapeaux détestés,

Battus des vents, sifflent à ses cotés.

De leur aspect sa haine est redoublée ;

Un feu plus sombre allume ses regards.

De citoyens une foule troublée

Au même instant parcourait les remparts,

A leur approche Adalgise s'écrie :

« Amis ! pour nous il n'est plus de patrie.

Les voyez-vous, ces insolents drapeaux

Dont la présence insulte à nos misères ?

Entendez-vous les mânes de nos pères

S'en indigner au fond de leurs tombeaux ?

Vengeons ces murs, vengeons la Lombardie !

Armons nos bras de glaives, de flambeaux ;

A ces drapeaux attachons l'incendie ;

Et que leurs feux, guidant au loin nos pas,

De nos vainqueurs éclairent le trépas ! »

Comme il parlait, d'une flamme soudaine

Les étendards pétillent dévorés ;

Et, possédé du démon de la haine,

Vers le palais à sa suite il entraîne

Les citoyens, de sa rage enivrés.

Et cependant l'adroite enchanteresse

Voudrait, au gré de son art infernal,

Punir d'Ogier l'infidèle tendresse,

Et l'accabler du bonheur d'un rival.

Elle voudrait dérober à la gloire

Du roi lombard le généreux vainqueur,

Pour Ophélie enflammer son grand cœur,

Et lui ravir les fruits de sa victoire.

De sa baguette elle frappe ; cl soudain

A son pouvoir la terre obéissante,

Près du palais, d'un merveilleux jardin

A déployé la pompe éblouissante.

Là, le printemps rit au sein des hivers ;

Les hauts sapins, les palmiers -toujours verts

Vont balançant leurs souples colonnades ;

L'onde bondit en limpides cascades ;

Et son murmure, au loin charmant les airs,

A la douceur des plus tendres concerts.

Sous la feuillée, à la voix de Morgane,

Xe luth en main, un groupe de beautés,

Laissant flotter son voile diaphane,

Par ses regards invite aux voluptés

L'hôte nouveau de ces lieux enchantés.

Philtre d'amour plus dangereux encore.

Un pur nectar aussitôt a coulé,

Nectar charmant que la vermeille amphore

Dans son cristal a longtemps recelé.

Il réunit au parfum de la rose

Le vif éclat des plus fraîches couleurs ;

Dans les bosquets Morgane le compose

Du suc des fruits et de l'esprit des fleurs.

« Grand roi ! permets qu'à tes vaillants trophées

J'ose enlacer les myrtes amoureux,

Lui dit Morgane : un dieu créa les fées

Pour le bonheur des amants et des preux.

L'amour t'attend sur la couche odorante,

Dit-elle encor ; ces nymphes sont à moi :

Leur voix est tendre et leur bouche enivrante.

Tu peux choisir, la plus belle est à loi. »

Charles se tait ; il garde un front sévère :

« Contre l'amour mon cœur s'est affermi,

Dit-il. J'implore une faveur plus chère.

Le fier Roland, mon neveu, mon ami,

Peut-être, hélas ! sur la rive étrangère

A rencontré le malheur ou la mort…

Savante fée ! instruis-moi de son sort. »

Traçant dans l'air un signe symbolique :

« Fils de Milon ! dit-elle, quel transport

T'enchaîne aux pas de l'ingrate Angélique ?

Elle te fuit, elle insulte à les feux ;

Aux faibles sons d'un luth voluptueux,

Elle et Médor, sous des ombres fleuries,

Chantent l'amour… l'amour ! Ah ! malheureux !

Leurs chants pour toi sont l'hymne des Furies.

Ce bois profond, de chênes couronné,

Qui sait ? peut-être a voilé leurs caresses,

Leurs longs baisers, leurs brûlantes ivresses !

Qu'il tombe ! il dit ; sous son bras forcené

Le chêne éclate et meurt déraciné. »

Charles frémit de l'oracle funeste.

Mais tout à coup des accords ravissants

Frappent Morgane ; une extase céleste .

Vient par degrés enchaîner tous ses sens :

« Qu'ai-je entendu ? dit-elle ; quels accents !

Est-ce le chant des magiques Orphées ?

Est-ce ta lyre, immortel Obéron ?

Non. Brise-toi, luth impuissant des fées !

C'est un mortel : Arioste est son nom.

N'entends-tu pas la voix aérienne

De ton Roland signaler les travaux ?

Avec sa gloire elle chante la tienne :

Dans l'univers tu n'as plus de rivaux ;

Console-toi, même de Roncevaux ! »

La docte fée, en planant sur les âges,

De l'avenir lisait ainsi les pages.

Charles l'écoute avec étonnement.

A ses côtés cependant elle range

De ses lutins la légère phalange,

Et dit tout bas : « Nous touchons au moment

Que j'ai promis à mon ressentiment.

Secondez-moi, gracieuses sylphides.

Arbre d'amour ! arbre que j'ai plan lé !

Trouble ses sens de tes charmes perfides,

Et des erreurs de ton prisme enchanté ;

Et qu'aujourd'hui la haine et la vengeance

Avec l'amour marchent d'intelligence. »

Près du héros qu'elle aspire à charmer

S'empresse alors chaque aimable sylphide ;

Et la plus jeune en souriant le guide

Vers les rameaux dont l'ombre fait aimer.

A peine il touche au magique feuillage,

Que sur ses yeux se répand un nuage.

Environné de prestiges d'amour,

Il croit d'abord, au séduisant séjour,

Voir s'égarer en de vertes allées

D'autres beautés fuyant l'éclat du jour,

Et seulement de leur pudeur voilées.

L'une bientôt enchaîna tous ses vœux.

Les vents jouaient dans l'or de ses cheveux :

La plus modeste, elle était la plus belle ;

Et je ne sais quel charme en ses regards

Disait d'avance au vainqueur des Lombards

Qu'elle serait aussi la plus fidèle.

Dans cette image il avait reconnu

Les traits si doux de la belle Ophélie,

Ces yeux rêveurs et ce front ingénu,

Chargés d'amour et de mélancolie ;

Et, sur ses pas, de détours en détours,

S'abandonnant au magique dédale,

Sous les berceaux d'où la myrrhe s'exhale,

Toujours il suit l'ombre, qui fuit toujours.

« Prince, arrêtez, ou c'est.fait de vos jours,

Un noir complot menace votre tête. »

A ces accents, Charlemagne s'arrête :

Il voit Ogier, qui, les regards troublés,

Des chevaliers par ses soins rassemblés

A précédé la phalange intrépide.

Devant ses pas le jardin mensonger,

L'arbre d'amour, la charmante sylphide,

Tout disparaît comme un songe léger.

La rage au cœur, Morgane frémissante

Agite en vain sa baguette puissante ;

Au sein des airs reprenant son essor,

Elle se tait ; c'est menacer encor.

Vers Charlemagne en partant elle guide

Les assassins, dont la troupe homicide

Sert Adalgise et ses projets affreux :

Le météore à la clarté livide

Est le flambeau qui marche devant eux ;

Dans leur fureur, silencieux et sombres,

Tantôt épars et tantôt ralliés,

Ils s'avançaient tels que d'horribles ombres,

Et frissonnaient, l'un de l'autre effrayés.

Au fils du roi les portes sont ouvertes ;

Suivi des siens, le long des cours désertes

Il s'avançait à pas lents et sans bruit :

Mais des clartés qui veillent dans la nuit

Frappent sa vue ; il s'arrête, il frissonne,

Et l'espérance un instant l'abandonne.

« Dieu ! qu'ai-je fait ? dit-il, j'ai tout détruit.

Le traître Ogier, de mes projets instruit,

De ce palais n'a-t-il pas pris la route ?

Les chevaliers, pour leur maître alarmés,

Debout encore et de leur glaive armés,

En ce moment l'environnent sans doute…

Ils sont venus. Tremble, fier agresseur !

Charles sur toi fend comme la tempête :

Son cimeterre est déjà sur ta tête,

La froide mort est déjà dans ton cœur.

Le fer des preux jette sur la poussière

Des révoltés la foule presque entière.

Le reste fuit, de terreur éperdu,

Et court au loin sous quelque abri sauvage

Ensevelir son impuissante rage,

Et le regret de son crime perdu.

Le souvenir de sa chute fatale

Glace Adalgise, et sa témérité

N'ose tenter une lutte inégale ;

Il cherche au loin l'ombre et l'impunité.

Didier tremblant, que le remords oppresse,

A révélé sa parjure faiblesse.

Coupable roi ! ton arrêt est dicté.

Charles, forcé de condamner le crime,

En l'immolant regrettait la victime :

« Toujours punir, s'écria-t-il trois fois,

Toujours punir est donc le sort des rois ! »

Soudain paraît dans la salle isolée

Du criminel la fille désolée ;

Son œil est triste et son teint sans couleur,

Et sous ses traits on eut peint la Douleur.

Elle tremblait ainsi que la gazelle

Quand par hasard, au sein du bois profond,

Elle aperçoit le chasseur vagabond

Qui l'atteignit de sa flèche mortelle.

Charles pensif lève les yeux sur elle.

Oh ! qui peindra ses transports renaissants

Dès qu'il revoit celle sylphide aimable

Dont la présence enivra tous ses sens ?

Il veut parler ; un trouble inexprimable

Fait sur sa bouche expirer ses accents.

Brûlant d'un feu qu'il peul cacher à peine,

Avec lenteur il s'était rapproché

Du front charmant vers la terre penché ;

Il effleurait de sa brûlante haleine

Ce front d'albâtre et ces cheveux d'ébène.

Tremblant d'amour, il pressait une main

Qui frémissait dans la sienne oubliée,

Et, sur son sein doucement appuyée,

Pouvait compter les soupirs de son sein.

C'en était fait : un seul instant peut-être,

Et de ses feux il n'était plus le maître.

Mais un héros au devoir, à l'honneur

Sait immoler jusques à son bonheur :

« Fille adorable autant que malheureuse,

Rassurez-vous, dit la voix généreuse ;

Beauté, vertus ont des droits sur mon cœur.

Didier vivra : les jours de votre père

Par vous sauvés lui paraîtront plus doux. »

Et, bénissant le prince tutélaire,

La vierge en pleurs embrassa ses genoux.

« La tendre fille est épouse fidèle,

Dit le héros, je vous dois un époux.

Ogier vous aime, il est digne de vous ;

Le plus vaillant mérite la plus belle.

— Jamais d'époux ! jamais… » s'écria-t-elle ;

Et de ses traits s'enflamma la pâleur ;

Et, le cœur plein d'un funeste présage,

L'infortunée en voilant son visage

Cacha du moins son trouble et sa douleur.