Chant xii

By François-Marie Arouet

Written 1752-01-01 - 1752-01-01

J'avais juré de laisser la morale,

De conter net, de fuir les longs discours :

Mais que ne peut ce grand dieu des amours ?

Il est bavard, et ma plume inégale

Va griffonnant de son bec effilé

Ce qu'il inspire à mon cerveau brûlé.

Jeunes beautés, filles, veuves ou femmes,

Qu'il enrôla sous ses drapeaux charmants,

Vous qui lancez et recevez ses flammes,

Or dites-moi, quand deux jeunes amants,

Égaux en grâce, en mérite, en talents,

Au doux plaisir tous deux vous sollicitent,

Également vous pressent, vous excitent,

Mettent en feu vos sensibles appas,

Vous éprouvez un étrange embarras.

Connaissez-vous cette histoire frivole

D'un certain âne, illustre dans l'école ?

Dans l'écurie on vint lui présenter

Pour son dîner deux mesures égales,

De même forme, à pareils intervalles :

Des deux côtés l'âne se vit tenter

Également, et, dressant ses oreilles

Juste au milieu des deux formes pareilles,

De l'équilibre accomplissant les lois,

Mourut de faim, de peur de faire un choix.

N'imitez point cette philosophie ;

Daignez plutôt honorer tout d'un temps

De vos bontés vos deux jeunes amants,

Et gardez-vous de risquer votre vie.

A quelques pas de ce joli couvent,

Si pollué, si triste, et si sanglant,

Où le matin vingt nonnes affligées

Par l'amazone ont été trop vengées,

Près de la Loire était un vieux château

A pont-levis, mâchicoulis, tourelles ;

Un long canal transparent, à fleur d'eau,

En serpentant tournait auprès d'icelles,

Puis embrassait, en quatre cents jets d'arc,

Les murs épais qui défendaient le parc.

Un vieux baron, surnommé de Cutendre,

Était seigneur de cet heureux logis.

En sûreté chacun pouvait s'y rendre :

Le vieux seigneur, dont l'âme est bonne et tendre,

En avait fait l'asile du pays.

Français, Anglais, tous étaient ses amis ;

Tout voyageur en coche, en botte, en guêtre,

Ou prince, ou moine, ou nonne, ou turc, ou prêtre,

Y recevait un accueil gracieux :

Mais il fallait qu'on entrât deux à deux ;

Car tout baron a quelque fantaisie,

Et celui-ci pour jamais résolut

Qu'en son châtel en nombre pair on fût,

Jamais impair : telle était sa folie.

Quand deux à deux on abordait chez lui,

Tout allait bien : mais malheur à celui

Qui venait seul en ce logis se rendre !

Il soupait mal ; il lui fallait attendre

Qu'un compagnon formât ce nombre heureux,

Nombre parfait qui fait que deux font deux.

La fière Jeanne ayant repris ses armes,

Qui cliquetaient sur ses robustes charmes,

Devers la nuit y conduisit au frais,

En devisant, la belle et douce Agnès.

Cet aumônier qui la suivait de près,

Cet aumônier ardent, insatiable,

Arrive aux murs du logis charitable.

Ainsi qu'un loup qui mâche sous sa dent

Le fin duvet d'un jeune agneau bêlant,

Plein de l'ardeur d'achever sa curée,

Va du bercail escalader l'entrée :

Tel, enflammé de sa lubrique ardeur,

L'œil tout en feu, l'aumônier ravisseur

Allait cherchant les restes de sa joie,

Qu'on lui ravit lorsqu'il tenait sa proie.

Il sonne, il crie : on vient ; on aperçut

Qu'il était seul, et soudain il parut

Que les deux bois dont les forces mouvantes

Font ébranler les solives tremblantes

Du pont-levis par les airs s'élevaient,

Et, s'élevant, le pont-levis haussaient.

A ce spectacle, à cet ordre du maître,

Qui jura Dieu ? ce fut mon vilain prêtre.

Il suit des yeux les deux mobiles bois ;

Il tend les mains, veut crier, perd la voix.

On voit souvent, du haut d'une gouttière,

Descendre un chat auprès d'une volière :

Passant la griffe à travers les barreaux

Qui contre lui défendent les oiseaux,

Son œil poursuit cette espèce emplumée,

Qui se tapit au fond d'une ramée.

Notre aumônier fut encor plus confus,

Alors qu'il vit sous des ormes touffus

Un beau jeune homme à la tresse dorée,

Au sourcil noir, à la mine assurée,

Aux yeux brillants, au menton cotonné,

Au teint fleuri, par les grâces orné,

Tout rayonnant des couleurs du bel âge :

C'était l'Amour, ou c'était mon beau page ;

C'était Monrose. Il avait tout le jour

Cherché l'objet de son naissant amour.

Dans le couvent reçu par les nonnettes,

Il apparut à ces filles discrètes

Non moins charmant que l'ange Gabriel,

Pour les bénir venant du haut du ciel.

Les tendres sœurs, voyant le beau Monrose,

Sentaient rougir leurs visages de rose,

Disant tout bas : " Ah ! que n'était-il là,

Dieu paternel, quand on nous viola ? "

Toutes en cercle autour de lui se mirent,

Parlant sans cesse ; et lorsqu'elles apprirent

Que ce beau page allait chercher Agnès,

On lui donna le coursier le plus frais,

Avec un guide, afin que sans esclandre

Il arrivât au château de Cutendre.

En arrivant, il vit près du chemin,

Non loin du pont, l'aumônier inhumain.

Lors, tout ému de joie et de colère :

" Ah ! c'est donc toi, prêtre de Belzébut !

Je jure ici Chandos et mon salut,

Et, plus encor, les yeux qui m'ont su plaire,

Que tes forfaits vont enfin se payer. "

Sans repartir, le bouillant aumônier

Prend d'une main par la rage tremblante

Un pistolet, en presse la détente ;

Le chien s'abat, le feu prend, le coup part ;

Le plomb chassé siffle et vole au hasard,

Suivant au loin la ligne mal mirée

Que lui traçait une main égarée.

Le page vise, et, par un coup plus sûr,

Atteint le front, ce front horrible et dur,

Où se peignait une âme détestable.

L'aumônier tombe, et le page vainqueur

Sentit alors dans le fond de son cœur

De la pitié le mouvement aimable.

" Hélas ! dit-il, meurs du moins en chrétien,

Dis Te Deum ; tu vécus comme un chien ;

Demande au ciel pardon de ta luxure ;

Prononce amen ; donne ton âme à Dieu.

— Non, répondit le maraud à tonsure ;

Je suis damné, je vais au diable : adieu. "

Il dit, et meurt ; son âme déloyale

Alla grossir la cohorte infernale.

Tandis qu'ainsi ce monstre impénitent

Allait rôtir aux brasiers de Satan,

Le bon roi Charle, accablé de tristesse,

Allait cherchant son errante maîtresse,

Se promenant, pour calmer sa douleur,

Devers la Loire avec son confesseur.

Il faut ici, lecteur, que je remarque

En peu de mots ce que c'est qu'un docteur

Qu'en sa jeunesse un amoureux monarque

Par étiquette a pris pour directeur.

C'est un mortel tout pétri d'indulgence,

Qui doucement fait pencher dans ses mains

Du bien, du mal, la trompeuse balance ;

Vous mène au ciel par d'aimables chemins,

Et fait pécher son maître en conscience :

Son ton, ses yeux, son geste composant,

Observant tout, flattant avec adresse

Le favori, le maître, la maîtresse ;

Toujours accort, et toujours complaisant.

Le confesseur du monarque gallique

Était un fils du bon saint Dominique ;

Il s'appelait le père Bonifoux,

Homme de bien, se faisant tout à tous,

Il lui disait d'un ton dévot et doux :

" Que je vous plains ! la partie animale

Prend le dessus : la chose est bien fatale.

Aimer Agnès est un péché vraiment ;

Mais ce péché se pardonne aisément :

Au temps jadis il était fort en vogue

Chez les Hébreux, enfants du Décalogue.

Cet Abraham, ce père des croyants,

Avec Agar s'avisa d'être père ;

Car sa servante avait des yeux charmants,

Qui de Sara méritaient la colère.

Jacob le juste épousa les deux sœurs.

Tout patriarche a connu les douceurs

Du changement dans l'amoureux mystère.

Le vieux Booz en son vieux lit reçut

Après moisson la bonne et vieille Ruth ;

Et, sans compter la belle Bethsabée,

Du bon David l'âme fut absorbée

Dans les plaisirs de son ample sérail.

Son vaillant fils, fameux par sa crinière,

Un beau matin, par vertu singulière,

Vous repassa tout ce gentil bercail.

De Salomon vous savez le partage :

Comme un oracle on écoutait sa voix ;

Il savait tout ; et des rois le plus sage

Était aussi le plus galant des rois.

De leurs péchés si vous suivez la trace,

Si vos beaux ans sont livrés à l'amour,

Consolez-vous ; la sagesse a son tour.

Jeune on s'égare, et vieux on obtient grâce.

— Ah ! dit Charlot, ce discours est fort bon ;

Mais que je suis bien loin de Salomon !

Que son bonheur augmente mes détresses !

Pour ses ébats il eut trois cent maîtresses,

Je n'en ai qu'une ; hélas ! je ne l'ai plus. "

Des pleurs alors, sur son nez répandus,

Interrompaient sa voix tendre et plaintive,

Lorsqu'il avise, en tournant vers la rive,

Sur un cheval trottant d'un pas hardi,

Un manteau rouge, un ventre rebondi,

Un vieux rabat ; c'était Bonneau lui-même.

Or chacun sait qu'après l'objet qu'on aime

Rien n'est plus doux pour un parfait amant

Que de trouver son très-cher confident.

Le roi, perdant et reprenant haleine,

Crie à Bonneau : " Quel démon te ramène ?

Que fait Agnès ? dis ; d'où viens-tu ? quels lieux

Sont embellis, éclairés par ses yeux ?

Où la trouver ? dis donc, réponds donc, parle. "

Aux questions qu'enfilait le roi Charle,

Le bon Bonneau conta de point en point

Comme il avait été mis en pourpoint,

Comme il avait servi dans la cuisine,

Comme il avait par fraude clandestine

Et par miracle, à Chandos échappé,

Quand à se battre on était occupé ;

Comme on cherchait cette beauté divine :

Sans rien omettre il raconta fort bien

Ce qu'il savait ; mais il ne savait rien.

Il ignorait la fatale aventure,

Du prêtre Anglais la brutale luxure,

Du page aimé l'amour respectueux.

Et du couvent le sac incestueux.

Après avoir bien expliqué leurs craintes,

Repris cent fois le fil de leurs complaintes,

Maudit le sort et les cruels Anglais,

Tous deux étaient plus tristes que jamais.

Il était nuit ; le char de la grande Ourse

Vers son nadir avait fourni sa course.

Le jacobin dit au prince pensif :

" Il est bien tard ; soyez mémoratif

Que tout mortel, prince ou moine, à cette heure,

Devrait chercher quelque honnête demeure,

Pour y souper, et pour passer la nuit. "

Le triste roi, par le moine conduit,

Sans rien répondre, et ruminant sa peine,

Le cou penché, galope dans la plaine ;

Et bientôt Charle, et le prêtre et Bonneau,

Furent tous trois aux fossés du château.

Non loin du pont était l'aimable page,

Lequel, ayant jeté dans le canal

Le corps maudit de son damné rival,

Ne perdait point l'objet de son voyage.

Il dévorait en secret son ennui,

Voyant ce pont entre sa dame et lui.

Mais quand il vit aux rayons de la lune

Les trois Français, il sentit que son cœur

Du doux espoir éprouvait la chaleur ;

Et d'une grâce adroite et non commune

Cachant son nom, et surtout son ardeur,

Dès qu'il parut, dès qu'il se fit entendre,

Il inspira je ne sais quoi de tendre ;

Il plut au prince, et le moine bénin

Le caressait de son air patelin,

D'un œil dévot, et du plat de la main.

Le nombre pair étant formé de quatre,

On vit bientôt les deux flèches abattre

Le pont mobile ; et les quatre coursiers

Font en marchant gémir les madriers.

Le gros Bonneau tout essoufflé chemine,

En arrivant, droit devers la cuisine,

Songe au souper ; le moine au même lieu

Dévotement en rendit grâce à Dieu.

Charles, prenant un nom de gentilhomme,

Court à Cutendre, avant qu'il prît son somme.

Le bon baron lui fit son compliment,

Puis le mena dans son appartement.

Charle a besoin d'un peu de solitude,

Il veut jouir de son inquiétude ;

Il pleure Agnès : il ne se doutait pas

Qu'il fût si près de ses jeunes appas.

Le beau Monrose en sut bien davantage.

Avec adresse il fit causer un page ;

Il se fit dire où reposait Agnès,

Remarquant tout avec des yeux discrets.

Ainsi qu'un chat, qui d'un regard avide

Guette au passage une souris timide,

Marchant tout doux, la terre ne sent pas

L'impression de ses pieds délicats ;

Dès qu'il la vue, il a sauté sur elle :

Ainsi Monrose, avançant vers la belle,

Étend un bras, puis avance à tâtons,

Posant l'orteil et haussant les talons.

Agnès, Agnès, il entre dans la chambre !

Moins promptement la paille vole à l'ambre,

Et le fer suit moins sympathiquement

Le tourbillon qui l'unit à l'aimant.

Le beau Monrose en arrivant se jette

A deux genoux au bord de la couchette,

Où sa maîtresse avait entre deux draps,

Pour sommeiller, arrangé ses appas.

De dire un mot aucun d'eux n'eut la force

Ni le loisir ; le feu prit à l'amorce

En un clin d'œil ; un baiser amoureux

Unit soudain leurs bouches demi-closes ;

Leur âme vint sur leurs lèvres de roses ;

Un tendre feu sortit de leurs beaux yeux ;

Dans leurs baisers leurs langues se cherchèrent.

Qu'éloquemment alors elles parlèrent !

Discours muets, langage des désirs,

Charmant prélude, organe des plaisirs,

Pour un moment il vous fallut suspendre

Ce doux concert, et ce duo si tendre.

Agnès aida Monrose impatient

A dépouiller, à jeter promptement

De ses habits l'incommode parure,

Déguisement qui pèse à la nature,

Dans l'âge d'or aux mortels inconnu,

Que hait surtout un dieu qui va tout nu.

Dieux ! quels objets ! Est-ce Flore et Zéphyre ?

Est-ce Psyché qui caresse l'Amour ?

Est-ce Vénus que le fils de Cynire

Tient dans ses bras loin des rayons du jour,

Tandis que Mars est jaloux et soupire ?

Le Mars français, Charle, au fond du château,

Soupire alors avec l'ami Bonneau,

Mange à regret et boit avec tristesse.

Un vieux valet, bavard de son métier,

Pour égayer sa taciturne altesse,

Apprit au roi, sans se faire prier,

Que deux beautés, l'une robuste et fière,

L'autre plus douce, aux yeux bleus, au teint frais,

Couchaient alors dans la gentilhommière.

Charle étonné les soupçonne à ces traits ;

Il se fait dire et puis redire encore

Quels sont les yeux, la bouche, les cheveux,

Le doux parler, le maintien vertueux

Du cher objet de son cœur amoureux :

C'est elle enfin, c'est tout ce qu'il adore ;

Il en est sûr, il quitte son repas.

" Adieu Bonneau : je cours entre ses bras. "

Il dit et vole, et non pas sans fracas :

Il était roi, cherchant peu le mystère.

Plein de sa joie, il répète et redit

Le nom d'Agnès, tant qu'Agnès l'entendit.

Le couple heureux en trembla dans son lit.

Que d'embarras ! comment sortir d'affaire ?

Voici comment le beau page s'y prit :

Près du lambris, dans une grande armoire,

On avait mis un petit oratoire,

Autel de poche, où, lorsque l'on voulait,

Pour quinze sous un capucin venait.

Sur le retable, en voûte pratiquée,

Est une niche en attendant son saint.

D'un rideau vert la niche était masquée.

Que fait Monrose ? un beau penser lui vint

De s'ajuster dans la nichée sacrée ;

En bienheureux, derrière le rideau,

Il se tapit, sans pourpoint, sans manteau.

Charles volait, et presque dès l'entrée

Il saute au cou de sa belle adorée ;

Et, tout en pleurs, il veut jouir des droits

Qu'ont les amants, surtout quand ils sont rois.

Le saint caché frémit à cette vue ;

Il fait du bruit, et la toile remue :

Le prince approche, il y porte la main,

Il sent un corps, il recule, il s'écrie :

" Amour, Satan, saint François, saint Germain !

Moitié frayeur et moitié jalousie ;

Puis tire à lui, fait tomber sur l'autel,

Avec grand bruit, le rideau sous lequel

Se blottissait cette aimable figure

Qu'à son plaisir façonna la nature.

Son dos tourné par pudeur étalait

Ce que César sans pudeur soumettait

A Nicomède en sa belle jeunesse,

Ce que jadis le héros de la Grèce

Admira tant dans son Éphestion,

Ce qu'Adrien mit dans le Panthéon :

Que les héros, ô ciel, ont de faiblesse !

Si mon lecteur n'a point perdu le fil

De cette histoire, au moins se souvient-il

Que dans le camp la courageuse Jeanne

Traça jadis au bas d'un dos profane,

D'un doigt conduit par monsieur saint Denys,

Adroitement trois belles fleurs de lis.

Cet écusson, ces trois fleurs, ce derrière,

Émurent Charle : il se mit en prière ;

Il croit que c'est un tour de Belzébut.

De repentir et de douleur atteinte,

La belle Agnès s'évanouit de crainte.

Le prince alors, dont le trouble s'accrut,

Lui prend les mains : " Qu'on vole ici vers elle,

Accourez tous ; le diable est chez ma belle. "

Aux cris du roi le confesseur troublé,

Non sans regret quitte aussitôt la table ;

L'ami Bonneau monte tout essoufflé ;

Jeanne s'éveille, et, d'un bras redoutable

Prenant ce fer que la victoire suit,

Cherche l'endroit d'où partait tout le bruit :

Et cependant le baron de Cutendre

Dormait à l'aise, et ne put rien entendre.