Chapitre des chapeaux

By Maurice Étienne Legrand

Written 1894-01-01 - 1894-01-01

Du fond des familiales armoires,

C'est ce jour-là qu'on fait sortir les chapeaux noirs.

Quelle que soit la température,

Pluie ou vent, dégel ou froidure,

Que les chapeaux noirs ont bon air

Sur le crâne des fonctionnaires

Qui vont à la sous-préfecture !

Par bandes de trois ou de six,

Quelquefois plus, ou moins aussi,

On dirait d'un vol d'hirondelles

Passant, avec de petits cris,

À tire-d'aile — et quelles ailes ! —

Car les ailes des chapeaux noirs

Toutes nous content quelque attendrissante histoire :

— Chapeau aux larges bords, quand donc pris-tu ton vol,

— Pour le baptême du petit Paul ?

— Bords étroits, de quoi nous faites-vous souvenir,

— De la fois où les Ministres devaient venir ?

Et c'est ainsi qu'en rangs serrés,

Ils vont, soigneusement lustrés

Par la main des femmes aimantes,

Qui de loin regardent aux carreaux,

Et trouvent que leurs maris ont des chapeaux

D'une forme véritablement élégante.

(Pourtant, il faut avouer que le chapeau du surnuméraire,

Le surnuméraire, bien entendu, de l'enregistrement,

— Un jeune homme charmant,

Ma chère ! —

Vous a encore une allure particulière ;

— Un chapeau qui vient de chez ? ? Charles ? ?

Tu parles !… )

Lorsque sera tombée la nuit,

Après avoir fait deux ou trois tours de ville,

On remettra les chapeaux noirs dans leurs étuis,

Où ils se rendormiront bien tranquilles.

On les ressortira pour le Quatorze Juillet,

Ou même avant, si l'on change de sous-préfet,

Ou si Monsieur Carnot passe à la gare ;

Ou encore si le Directeur

Venait à mourir, par bonheur,

Sans crier gare,

— Ce qui serait excellent

Au point de vue de l'avancement.