Chapitre lix

By Pierre Corneille

Written 1656-01-01 - 1656-01-01

Seigneur, quelle est ma confiance

Au triste séjour où je suis ?

Et de quelles douceurs l'heureuse expérience

Rompt le mieux cette impatience

Où me réduisent mes ennuis ?

En puis-je trouver qu'en toi-même,

Sauveur amoureux et bénin,

Dont la miséricorde en un degré suprême

Verse dans une âme qui t'aime

Des plaisirs sans nombre et sans fin ?

En quels lieux hors de ta présence

M'est-il arrivé quelque bien ?

Et quels maux à mon cœur font sentir leur puissance,

Sinon alors que ton absence

Me prive de ton cher soutien ?

La fortune avec ses largesses

À tous les mondains fait la loi ;

Mais si la pauvreté jouit de tes caresses,

Je la préfère à ces richesses

Qui séparent l'homme de toi.

Le ciel même, quelque avantage

Que sur la terre il puisse avoir,

Me verroit mieux aimer cet exil, ce passage,

Si tu m'y montrois ton visage,

Que son paradis sans te voir.

C'est le seul aspect du grand maître

Qui fait le bon ou mauvais sort :

Tu mets le ciel partout où tu te fais paroître,

Et les lieux où tu cesses d'être,

C'est là qu'est l'enfer et la mort.

Puisque c'est à toi que j'aspire,

Qu'en toi seul est ce que je veux,

Il faut bien qu'après toi je pleure, je soupire,

Et que jusqu'à ce que j'expire,

J'envoie après toi tous mes vœux.

Quelle autre confiance pleine

Pourroit me promettre un secours

Qui de tous les besoins de la misère humaine,

Par une vertu souveraine,

Pût tarir ou borner le cours ?

Toi seul es donc mon espérance,

L'appui de mon infirmité,

Le Dieu saint, le Dieu fort, qui fait mon assurance,

Qui me console en ma souffrance,

Et m'aime avec fidélité.

Chacun cherche ses avantages ;

Tu ne regardes que le mien,

Et c'est pour mon salut qu'à m'aimer tu t'engages,

Que tu calmes tous mes orages,

Que tu me tournes tout en bien.

La rigueur même des traverses

A pour but mon utilité :

C'est la part des élus ; par là tu les exerces,

Et leurs tentations diverses

Sont des marques de ta bonté.

Ton nom n'est pas moins adorable

Parmi les tribulations,

Et dans leur dureté tu n'es pas moins aimable

Que quand ta douceur ineffable

Répand ses consolations.

Aussi ne mets-je mon refuge

Qu'en toi, mon souverain auteur ;

Et de tous mes ennuis quel que soit le déluge,

Hors du sein de mon propre juge

Je ne veux point de protecteur.

Je ne vois ailleurs que foiblesse,

Qu'une lâche instabilité,

Qui laisse trébucher au moindre assaut qui presse

L'effort de sa vaine sagesse

Sous sa propre imbécillité.

Hors de toi point d'ami qui donne

De favorables appareils,

Point de secours si fort qui soudain ne s'étonne,

Point de prudence qui raisonne,

Point de salutaires conseils.

Il n'est sans toi docteur ni livre

Qui me console en ma douleur ;

Il n'est de tant de maux trésor qui me délivre,

Ni lieu sûr où je puisse vivre

Exempt de trouble et de malheur.

À moins que ta sainte parole

Relève mon cœur languissant,

À moins qu'elle m'instruise en ta divine école,

Qu'elle m'assiste et me console,

Le reste demeure impuissant.

Tout ce qui semble ici produire

La paix dont on pense jouir,

N'est sans toi qu'un éclair si prompt à se détruire,

Que le moment qui le fait luire

Le fait aussi s'évanouir.

Non, ce n'est qu'une vaine idée

D'une fausse tranquillité,

Une couleur trompeuse, une image fardée,

Qui n'a ni douceur bien fondée,

Ni solide félicité.

Ainsi tout ce qu'a cette vie

D'éminent et d'illustre emploi,

Les plus profonds discours dont l'âme y soit ravie,

Tous les biens dont elle est suivie,

N'ont fin ni principe que toi.

Ainsi de toute la misère

Où nous plonge son embarras

L'âme sait adoucir l'aigreur la plus amère,

Quand par-dessus tout elle espère

Aux saintes faveurs de ton bras.

C'est en toi seul que je me fie ;

À toi seul j'élève mes yeux ;

Dieu de miséricorde, éclaire, sanctifie,

Épure, bénis, fortifie

Mon âme du plus haut des cieux.

Fais-en un siège de ta gloire,

Un lieu digne de ton séjour,

Un temple où, parmi l'or et l'azur et l'ivoire,

Aucune ombre ne soit si noire

Qu'elle déplaise à ton amour.

Joins à ta clémence ineffable

De ta pitié l'immense effort,

Et ne rejette pas les vœux d'un misérable

Qui traîne un exil déplorable

Parmi les ombres de la mort.

Rassure mon âme alarmée ;

Et contre la corruption,

Contre tous les périls dont la vie est semée,

Toi qui pour le ciel l'as formée,

Prends-la sous ta protection.

Qu'ainsi ta grâce l'accompagne,

Et par les sentiers de la paix,

À travers cette aride et pierreuse campagne,

La guide à la sainte montagne

Où ta clarté luit à jamais.