Chapitre viii

By Pierre Corneille

Written 1656-01-01 - 1656-01-01

Ne fais point confidence avec toutes personnes,

Regarde où tu répands les secrets de ton cœur ;

Prends et suis les conseils de qui craint le seigneur ;

Choisis tes amitiés, et n'en fais que de bonnes ;

Hante peu la jeunesse, et de ceux du dehors

Souffre rarement les abords.

Jamais autour du riche à flatter ne t'exerce ;

Vis sans démangeaison de te montrer aux grands ;

Vois l'humble, le dévot, le simple, et n'entreprends

De faire qu'avec eux un long et plein commerce ;

Et n'y traite surtout que des biens précieux

Dont une âme achète les cieux.

Évite avec grand soin la pratique des femmes,

Ton ennemi par là peut trouver ton défaut ;

Recommande en commun aux bontés du très-haut

Celles dont les vertus embellissent les âmes ;

Et sans en voir jamais qu'avec un prompt adieu,

Aime-les toutes, mais en Dieu.

Ce n'est qu'avec lui seul, ce n'est qu'avec ses anges

Que doit un vrai chrétien se rendre familier :

Porte-lui tout ton cœur, deviens leur écolier ;

Adore en lui sa gloire, apprends d'eux ses louanges ;

Et bornant tes desirs à ses dons éternels,

Fuis d'être connu des mortels.

La charité vers tous est toujours nécessaire,

Mais non pas avec tous un accès trop ouvert :

La réputation assez souvent s'y perd ;

Et tel qui plaît de loin, de près cesse de plaire :

Tant ce brillant éclat qui ne fait qu'éblouir

Est sujet à s'évanouir !

Oui, souvent il arrive, et contre notre envie,

Que plus on prend de peine à se communiquer,

Plus cet effort nous trompe, et force à remarquer

Les désordres secrets qui souillent notre vie,

Et que ce qu'un grand nom avoit semé de bruit

Par la présence est tôt détruit.