Chapitre xii

By Pierre Corneille

Written 1656-01-01 - 1656-01-01

Il est bon quelquefois de sentir des traverses

Et d'en éprouver la rigueur ;

Elles rappellent l'homme au milieu de son cœur,

Et peignent à ses yeux ses misères diverses :

Elles lui font clairement voir

Qu'il n'est qu'en exil en ce monde,

Et par un prompt dégoût empêchent qu'il n'y fonde

Ou son amour ou son espoir.

Il est avantageux qu'on blâme, qu'on censure

Nos plus sincères actions,

Qu'on prête des couleurs à nos intentions

Pour en faire une fausse et honteuse peinture :

Le coup de cette indignité

Rabat en nous la vaine gloire,

Dissipe ses vapeurs, et rend à la mémoire

Le souci de l'humilité.

Cet injuste mépris dont nous couvrent les hommes

Réveille un zèle languissant,

Et pousse nos soupirs aux pieds du tout-puissant,

Qui voit notre pensée, et sait ce que nous sommes :

La conscience en ce besoin

Y cherche aussitôt son refuge,

Et sa juste douleur l'appelle pour seul juge,

Comme il en est le seul témoin.

Aussi l'homme devroit s'affermir en sa grâce,

S'unir à lui parfaitement,

Pour n'avoir plus besoin du vain soulagement

Qu'au défaut du solide à toute heure il embrasse :

Il cesseroit d'avoir recours

Aux consolations humaines,

Si contre la rigueur de ses plus rudes peines

Il voyoit un si prompt secours.

Lorsque l'âme du juste est vivement pressée

D'une imprévue affliction,

Qu'elle sent les assauts de la tentation,

Ou l'effort insolent d'une indigne pensée,

Elle voit mieux qu'un tel appui

À sa foiblesse est nécessaire,

Et que quoi qu'elle fasse, elle ne peut rien faire

Ni de grand ni de bon sans lui.

Alors elle gémit, elle pleure, elle prie,

Dans un destin si rigoureux ;

Elle importune Dieu pour ce trépas heureux

Qui la doit affranchir d'une ennuyeuse vie ;

Et la soif des souverains biens,

Que dans le ciel fait sa présence,

Forme en elle une digne et sainte impatience

De rompre ses tristes liens.

Alors elle aperçoit combien d'inquiétudes

Empoisonnent tous nos plaisirs,

Combien de prompts revers troublent tous nos desirs,

Combien nos amitiés trouvent d'ingratitudes,

Et voit avec plus de clarté

Qu'on ne rencontre point au monde

Ni de solide paix, ni de douceur profonde,

Ni de parfaite sûreté.