Chapitre xiii

By Pierre Corneille

Written 1656-01-01 - 1656-01-01

Tant que le sang bout dans nos veines,

Tant que l'âme soutient le corps,

Nous avons à combattre et dedans et dehors

Les tentations et les peines.

Aussi, toi qui mis tant de maux

Au-dessous de ta patience,

Toi qu'une sainte expérience

Endurcit à tous leurs assauts,

Job, tu l'as souvent dit que l'homme sur la terre

Trouvoit toute sa vie une immortelle guerre.

Il doit donc en toute saison

Tenir l'œil ouvert sur soi-même,

Et sans cesse opposer à ce péril extrême

La vigilance et l'oraison :

Ainsi jamais il n'est la proie

Du lion toujours rugissant,

Qui pour surprendre l'innocent,

Tout à l'entour de lui tournoie,

Et ne dormant jamais, dévore sans tarder

Ce qu'un lâche sommeil lui permet d'aborder.

Dans la retraite la plus sainte

Il n'est si haut détachement

Qui des tentations affranchi pleinement

N'en sente quelquefois l'atteinte ;

Mais il en demeure ce fruit

Dans une âme bien recueillie,

Que leur attaque l'humilie,

Leur combat la purge et l'instruit :

Elle en sort glorieuse, elle en sort couronnée,

Et plus humble, et plus nette, et plus illuminée.

Par là tous les saints sont passés :

Ils ont fait profit des traverses ;

Les tribulations, les souffrances diverses,

Jusques au ciel les ont poussés.

Ceux qui suivent si mal leur trace

Qu'ils tombent sous les moindres croix,

Accablés qu'ils sont de leur poids,

Ne remontent point vers la grâce ;

Et la tentation qui les a captivés

Les mène triomphante entre les réprouvés.

Elle va partout, à toute heure :

Elle nous suit dans le désert ;

Le cloître le plus saint lui laisse accès ouvert

Dans sa plus secrète demeure.

Esclaves de nos passions

Et nés dans la concupiscence,

Le moment de notre naissance

Nous livre aux tribulations,

Et nous portons en nous l'inépuisable source

D'où prennent tous nos maux leur éternelle course.

Vainquons celle qui vient s'offrir,

Soudain une autre lui succède ;

Notre premier repos est perdu sans remède,

Nous avons toujours à souffrir :

Le grand soin dont on les évite

Souvent y plonge plus avant ;

Tel qui les craint court au-devant,

Tel qui les fuit s'y précipite ;

Et l'on ne vient à bout de leur malignité

Que par la patience et par l'humilité.

C'est par elles qu'on a la force

De vaincre de tels ennemis ;

Mais il faut que le cœur, vraiment humble et soumis,

Ne s'amuse point à l'écorce.

Celui qui gauchit tout autour

Sans en arracher la racine,

Alors même qu'il les décline,

Ne fait que hâter leur retour ;

Il en devient plus foible, et lui-même se blesse

De tout ce qu'il choisit pour armer sa foiblesse.

Le grand courage en Jésus-Christ

Et la patience en nos peines

Font plus avec le temps que les plus rudes gênes

Dont se tyrannise un esprit.

Quand la tentation s'augmente,

Prends conseil à chaque moment,

Et loin de traiter rudement

Le malheureux qu'elle tourmente,

Tâche à le consoler et lui servir d'appui

Avec même douceur que tu voudrois de lui.

Notre inconstance est le principe

Qui nous en accable en tout lieu ;

Le peu de confiance en la bonté de Dieu

Empêche qu'il ne les dissipe.

Telle qu'un vaisseau sans timon,

Le jouet des fureurs de l'onde,

Une âme lâche dans le monde

Flotte à la merci du démon ;

Et tous ces bons propos qu'à toute heure elle quitte

L'abandonnent aux vents dont sa fureur l'agite.

La flamme est l'épreuve du fer,

La tentation l'est des hommes :

Par elle seulement on voit ce que nous sommes,

Et si nous pouvons triompher.

Lorsqu'à frapper elle s'apprête,

Fermons-lui la porte du cœur :

On en sort aisément vainqueur,

Quand dès l'abord on lui fait tête ;

Qui résiste trop tard a peine à résister,

Et c'est au premier pas qu'il la faut arrêter.

D'une foible et simple pensée

L'image forme un trait puissant :

Elle flatte, on s'y plaît ; elle émeut, on consent ;

Et l'âme en demeure blessée :

Ainsi notre fier ennemi

Se glisse au dedans et nous tue,

Quand l'âme, soudain abattue,

Ne lui résiste qu'à demi ;

Et dans cette langueur pour peu qu'il l'entretienne,

Des forces qu'elle perd il augmente la sienne.

L'assaut de la tentation

Ne suit pas le même ordre en toutes ;

Elle prend divers temps et tient diverses routes

Contre notre conversion.

À l'un soudain elle se montre,

Elle attend l'autre vers la fin ;

D'un autre le triste destin

Presque à tous moments la rencontre :

Son coup est pour les uns rude, ferme, pressant ;

Pour les autres, débile, et mol, et languissant.

C'est ainsi que la providence,

Souffrant cette diversité,

Par une inconcevable et profonde équité,

Met ses bontés en évidence :

Elle voit la proportion

Des forces grandes et petites ;

Elle sait peser les mérites,

Le sexe, la condition ;

Et sa main, se réglant sur ces diverses causes,

Au salut des élus prépare toutes choses.

Ainsi ne désespérons pas,

Quand la tentation redouble ;

Mais redoublons plutôt nos ferveurs dans ce trouble,

Pour offrir à Dieu nos combats ;

Demandons-lui qu'il nous console,

Qu'il nous secoure en cet ennui :

Saint Paul nous l'a promis pour lui ;

Il dégagera sa parole,

Et tirera pour nous ce fruit de tant de maux,

Qu'ils rendront notre force égale à nos travaux.

Quand il nous en donne victoire,

Exaltons sa puissante main,

Et nous humilions sous le bras souverain

Qui couronne l'humble de gloire.

C'est dans les tribulations

Qu'on voit combien l'homme profite,

Et la grandeur de son mérite

Ne paroît qu'aux tentations ;

Par elles sa vertu plus vivement éclate,

Et l'on doute d'un cœur jusqu'à ce qu'il combatte.

Sans grand miracle on est fervent,

Tant qu'on ne sent point de traverse ;

Mais qui sans murmurer souffre un coup qui le perce

Peut aller encor plus avant.

Tel dompte avec pleine constance

La plus forte tentation,

Que la plus foible occasion

Trouve à tous coups sans résistance,

Afin qu'humilié de s'en voir abattu

Jamais il ne s'assure en sa propre vertu.