Chapitre xiv

By Pierre Corneille

Written 1656-01-01 - 1656-01-01

Fais réflexion sur toi-même,

Et jamais ne juge d'autrui :

Qui s'empresse à juger de lui

S'engage en un péril extrême ;

Il travaille inutilement,

Il se trompe facilement,

Et plus facilement offense ;

Mais celui qui se juge, heureusement s'instruit

À purger de péché ce qu'il fait, dit ou pense,

Se trompe beaucoup moins, et travaille avec fruit.

Souvent le jugement se porte

Selon que la chose nous plaît ;

L'amour-propre est un intérêt

Sous qui notre raison avorte.

Si des souhaits que nous faisons,

Des pensers où nous nous plaisons,

Dieu seul étoit la pure idée,

Nous aurions moins de trouble et serions plus puissants

À calmer dans notre âme, ici-bas obsédée,

La révolte secrète où l'invitent nos sens.

Mais souvent, quand Dieu nous appelle,

En vain son joug nous semble doux ;

Quelque charme au dedans de nous

Fait naître un mouvement rebelle ;

Souvent quelque attrait du dehors

Résiste aux amoureux efforts

De la grâce en nous épandue,

Et nous fait, malgré nous, tellement balancer,

Qu'entre nos sens et Dieu notre âme suspendue

Perd le temps d'y répondre, et ne peut avancer.

Plusieurs de sorte se déçoivent

En l'examen de ce qu'ils sont,

Qu'ils se cherchent en ce qu'ils font,

Sans même qu'ils s'en aperçoivent :

Ils semblent en tranquillité,

Tant que ce qu'ils ont projeté

Succède comme ils l'imaginent ;

Mais si l'événement remplit mal leurs souhaits,

Ils s'émeuvent soudain, soudain ils se chagrinent,

Et ne gardent plus rien de leur première paix.

Ainsi, par des avis contraires,

L'amour de nos opinions

Enfante les divisions

Entre les amis et les frères ;

Ainsi les plus religieux

Par ce zèle contagieux

Se laissent quelquefois séduire ;

Ainsi tout vieil usage est fâcheux à quitter ;

Ainsi personne n'aime à se laisser conduire

Plus avant que ses yeux ne sauroient se porter.

Que si ta raison s'autorise

À plus appuyer ton esprit

Que la vertu que Jésus-Christ

Demande à ses ordres soumise,

Tu sentiras fort rarement

Éclairer ton entendement,

Et par des lumières tardives :

Dieu veut un cœur entier qui n'ait point d'autre appui,

Et que d'un saint amour les flammes toujours vives

Par-dessus la raison s'élèvent jusqu'à lui.