Chapitre xlv

By Pierre Corneille

Written 1656-01-01 - 1656-01-01

Envoie à mon secours tes bontés souveraines,

Seigneur, contre les maux qui m'ont choisi pour but,

Puisqu'en vain je mettrois aux amitiés humaines

L'espoir de mon salut.

Ô mon Dieu, qu'ici-bas j'ai trouvé d'infidèles

Dont je m'imaginois occuper tous les soins !

Et que j'ai rencontré de véritables zèles

Où j'en croyois le moins !

En vain donc on voudroit fonder quelque espérance

Sur l'effet incertain de leur douteuse foi,

Et les justes jamais ne trouvent l'assurance

De leur salut qu'en toi.

Que sous tes ordres saints notre esprit se captive

Jusqu'à tout recevoir d'un sentiment égal,

Et bénir ton saint nom de quoi qui nous arrive

Ou de bien ou de mal.

Nous n'y contribuons qu'un importun mélange

De foiblesse, d'erreur, et d'instabilité,

Qui des meilleurs desseins nous fait prendre le change

Avec facilité.

Quelqu'un applique-t-il à toute sa conduite

Une âme si prudente, un esprit si réglé,

Que souvent il ne voie ou cette âme séduite,

Ou cet esprit troublé ?

Mais qui sur ton vouloir forme sa patience,

Qui simplement te cherche, et n'a point d'autre espoir,

Qui remet en toi seul toute sa confiance,

N'est pas si prompt à choir.

Quelque pressé qu'il soit du malheur qui l'accable,

Sitôt que vers le ciel tu l'entends soupirer,

Ton bras étend sur lui cette main secourable

Qui l'en sait retirer.

Rien ne le fait gémir dont tu ne le consoles,

Et quiconque en ta grâce espère jusqu'au bout

Reçoit enfin l'effet de tes saintes paroles,

Et triomphe de tout.

Il est rare de voir qu'un ami persévère

Dans nos afflictions jusqu'à l'extrémité,

Et nous aide à porter toute notre misère

Sans être rebuté.

Toi seul es cet ami, fidèle, infatigable,

Que de nos intérêts rien ne peut détacher,

Et toute autre amitié n'a rien de si durable

Qu'il en puisse approcher.

Oh ! Que cette âme sainte avoit sujet de dire :

« j'ai pour base mon Dieu, pour appui Jésus-Christ ;

En lui seul je me fonde, en lui seul je respire

Et m'affermis l'esprit ! »

Si je lui ressemblois, j'aurois moins d'épouvante

Des jugements du monde et de tout son pouvoir,

Et les traits les plus forts d'une langue insolente

Ne pourroient m'émouvoir.

Mais qui pourra, seigneur, par sa propre sagesse

Pressentir tous les maux qui doivent arriver ?

Et si quelqu'un le peut, aura-t-il quelque adresse

Qui puisse l'en sauver ?

Ah ! Si ce qu'en prévoit la prudence ou la crainte

Abat encor souvent toute notre vigueur,

Que font les imprévus, et quelle rude atteinte

N'enfoncent-ils au cœur ?

En vain pour me flatter je me le dissimule,

Il me falloit des miens prévenir mieux l'effet,

Et je ne devois pas une âme si crédule

Aux rapports qu'on m'a fait.

Mais l'homme est toujours homme, et les vaines louanges

Le dépouillent si peu de sa fragilité,

Que ceux même qu'on nomme et qu'on croit de vrais Anges

Ne sont qu'infirmité.

Qui croirai-je que toi, vérité souveraine,

Qui jamais n'es déçue et ne peux décevoir ?

Qui prendrai-je que toi dans cette course humaine

Pour règle à mon devoir ?

L'homme est muable et foible, et ses discours frivoles

Portent l'impression de son déréglement :

Il se méprend et trompe ; et surtout en paroles

Il s'échappe aisément.

Aussi ne doit-on pas donner prompte croyance

À tout ce qui d'abord semble la mériter,

Et ce qu'il dit de vrai laisse à la défiance

De quoi s'inquiéter.

Tu m'avertis assez de ses lâches pratiques,

Tu m'en instruis assez, seigneur, quand tu me dis

Qu'il faut que je m'en garde, et que nos domestiques

Sont autant d'ennemis ;

Qu'il n'est pas sûr de croire à quiconque vient dire :

« mon avis est le bon, l'infaillible est le mien ; »

Et que tel en décide avec un plein empire,

Qui souvent ne sait rien.

Je ne l'ai que trop vu, seigneur, pour mon dommage ;

Et puissé-je en former quelques saintes terreurs

Qui ne me laissent pas égarer davantage

Dans mes folles erreurs !

Par une impertinente et fausse confidence,

Quelqu'un me dit un jour : « écoute, sois discret,

Et conserve en ton cœur sous un profond silence

Le fruit de mon secret. »

À peine je promets de cacher le mystère,

Qu'il trouve de sa part le silence fâcheux,

Me quitte, va conter ce qu'il m'oblige à taire,

Et nous trahit tous deux.

Préserve-moi, seigneur, de ces gens tous de langues,

De ces illusions d'un esprit inconstant,

Garde partout le mien de leurs folles harangues,

Et moi d'en faire autant.

Daigne mettre en ma bouche une parole vraie,

Qui soit pleine de force et de stabilité ;

Et ne souffre jamais que ma langue s'essaie

À la duplicité.

Accorde à ma foiblesse assez de prévoyance

Pour aller au-devant du mal qui peut s'offrir,

Et détourner les maux que sans impatience

Je ne pourrois souffrir.

Qu'il est bon de se taire, et qu'en paix on respire,

Quand de parler d'autrui soi-même on s'interdit,

Sans être prompt à croire, ou léger à redire

Plus qu'on ne nous a dit !

Une seconde fois, qu'il est bon de se taire,

De n'ouvrir tout son cœur à personne qu'à toi,

Et n'abandonner pas aux rapports qu'on vient faire

Une indiscrète foi !

Qu'heureux est, ô mon Dieu ! Qu'heureux est qui souhaite

Que ton seul bon plaisir soit partout accompli,

Qu'au dedans, qu'au dehors ta volonté soit faite,

Et ton ordre rempli !

Que ta grâce en un cœur se trouve en assurance

Alors qu'à fuir l'éclat il met tous ses efforts,

Et qu'il sait dédaigner cette vaine apparence

Qu'on admire au dehors !

Qu'une âme à ton vouloir saintement asservie

Ménage bien les dons que lui fait ta faveur,

Lorsqu'elle applique tout à corriger sa vie,

Ou croître sa ferveur !

La gloire du mérite un peu trop épandue

A fait perdre à plusieurs les trésors qu'ils ont eus,

Et j'ai vu la louange un peu trop tôt rendue

Gâter bien des vertus.

Mais quand la grâce en nous demeure bien cachée,

Elle redouble en fruits, en forces, en appas,

Et secourt d'autant mieux une vie attachée

À d'éternels combats.