Chapitre xviii

By Pierre Corneille

Written 1656-01-01 - 1656-01-01

Tu vois en tous les saints de merveilleux exemples :

C'est la pure religion,

C'est l'entière perfection

Qu'en ces grands miroirs tu contemples.

Vois les sentiers qu'ils ont battus,

Vois la pratique des vertus

Aussi brillante en eux que par toi mal suivie :

Que fais-tu pour leur ressembler ?

Et quand à leurs travaux tu compares ta vie,

Peux-tu ne point rougir, peux-tu ne point trembler ?

La faim, la soif, le froid, les oraisons, les veilles,

Les fatigues, la nudité,

Dans le sein de l'austérité

Ont produit toutes leurs merveilles :

Les saintes méditations,

Les longues persécutions,

Les jeûnes et l'opprobre ont été leurs délices,

Et de Dieu seul fortifiés,

Comme ils fuyoient la gloire et cherchoient les supplices,

Les supplices enfin les ont glorifiés.

Regarde les martyrs, les vierges, les apôtres,

Et tous ceux de qui la ferveur

Sur les sacrés pas du sauveur

A frayé des chemins aux nôtres :

Combien ont-ils porté de croix,

Et combien sont-ils morts de fois,

Au milieu d'une vie en souffrances féconde,

Jusqu'à ce que leur fermeté,

À force de haïr leurs âmes en ce monde,

Ait su les posséder dedans l'éternité ?

Ouvrez, affreux déserts, vos retraites sauvages,

Et des pères que vous cachez,

Dans vos cavernes retranchés,

Laissez-nous tirer les images ;

Montrez-nous les tentations,

Montrez-nous les vexations

Qu'à toute heure chez vous du diable ils ont souffertes ;

Montrez par quels ardents soupirs

Les prières qu'à Dieu sans cesse ils ont offertes

Ont porté dans le ciel leurs amoureux desirs.

Jusques où n'ont été leurs saintes abstinences ?

Jusques où n'ont-ils su pousser

Le zèle de voir avancer

Les fruits de tant de pénitences ?

Qu'ils ont fait de rudes combats

Pour achever de mettre à bas

Cet indigne pouvoir dont s'emparent les vices !

Qu'ils se sont tenus de rigueur !

Que d'intention pure en tous leurs exercices,

Pour rendre un dieu vivant le maître de leur cœur !

Tout le jour en travail, et la nuit en prière,

Souvent ils mêloient tous les deux

Et leur cœur poussoit mille vœux

Parmi la sueur journalière.

Toute action, tout temps, tout lieu,

Étoit propre à penser à Dieu ;

Toute heure étoit trop courte à cette sainte idée,

Et le doux charme des transports

Dont leur âme en ces lieux se trouvoit possédée,

Suspendoit tous les soins qu'elle devoit au corps.

Par une pleine horreur des vanités humaines,

Ils rejetoient et biens et rang,

Et les amitiés ni le sang

N'avoient pour eux aucunes chaînes :

Ennemis du monde et des siens,

Ils en brisoient tous les liens,

De peur de retomber sous son funeste empire ;

Et leur digne sévérité

Dans les besoins du corps rencontroit un martyre,

Quand ils abaissoient l'âme à leur nécessité.

Pauvres et dénués des secours de la terre,

Mais riches en grâce et vertu,

Ils ont sous leurs pieds abattu

Tout ce qui leur faisoit la guerre.

Ces inépuisables trésors

De l'indigence du dehors

Réparoient au dedans les aimables misères ;

Et Dieu, pour les en consoler,

Versoit à pleines mains sur des âmes si chères

Ces biens surnaturels qu'on ne sauroit voler.

L'éloignement, la haine, et le rebut du monde,

Les approchoient du tout-puissant,

De qui l'amour reconnoissant

Couronnoit leur vertu profonde.

Ils n'avoient pour eux que mépris ;

Mais ils étoient d'un autre prix

Aux yeux de ce grand roi qui fait les diadèmes ;

Et cet heureux abaissement

Sur ces mêmes degrés d'un saint mépris d'eux-mêmes

Élevoit pour leur gloire un trône au firmament.

Sous les lois d'une prompte et simple obédience,

Leur véritable humilité

Unissoit à la charité

Les forces de la patience.

Ce parfait et divin amour

Les élevoit de jour en jour

À ces progrès d'esprit où la vertu s'excite ;

Et ces progrès continuels,

Faisant croître la grâce où croissoit le mérite,

Les accabloient enfin de biens spirituels.

Voilà, religieux, des exemples à suivre ;

Voilà quelles instructions

Laissent toutes leurs actions

À qui veut apprendre à bien vivre :

La sainte ardeur qu'ils ont fait voir

Montre quel est votre devoir

À chercher de vos maux les assurés remèdes,

Et vous y doit plus attacher

Que ce que vous voyez d'imparfaits et de tièdes

Ne doit servir d'excuse à vous en relâcher.

Oh ! Que d'abord le cloître enfanta de lumières !

Qu'on vit éclater d'ornements

Aux illustres commencements

Des observances régulières !

Que de pure dévotion !

Que de sainte émulation !

Que de pleine vigueur soutint la discipline !

Que de respect intérieur !

Que de conformité de mœurs et de doctrine !

Que d'union d'esprits sous un supérieur !

Encor même à présent ces traces délaissées

Font voir combien étoient parfaits

Ceux qui par de si grands effets

Domptoient le monde et ses pensées ;

Mais notre siècle est bien loin d'eux ;

Qui vit sans crime est vertueux ;

Qui ne rompt point sa règle est un grand personnage,

Et croit s'être bien acquitté

Lorsque avec patience il porte l'esclavage

Où sa robe et ses vœux le tiennent arrêté.

À peine notre cœur forme une bonne envie,

Qu'aussitôt nous la dépouillons ;

La langueur dont nous travaillons

Nous lasse même de la vie.

C'est peu de laisser assoupir

La ferveur du plus saint desir,

Par notre lâcheté nous la laissons éteindre,

Nous qui voyons à tout moment

Tant d'exemples dévots où nous pouvons atteindre,

Et qui nous convaincront au jour du jugement.