Chapitre xxiii

By Pierre Corneille

Written 1656-01-01 - 1656-01-01

Pense, mortel, à t'y résoudre ;

Ce sera bientôt fait de toi :

Tel aujourd'hui donne la loi,

Qui demain est réduit en poudre.

Le jour qui paroît le plus beau

Souvent jette dans le tombeau

La mémoire la mieux fondée ;

Et l'objet qu'on aime le mieux

Échappe bientôt à l'idée,

Quand il n'est plus devant les yeux.

Cependant ton âme stupide,

Sur qui les sens ont tout pouvoir,

Dans l'avenir ne veut rien voir

Qui la charme ou qui l'intimide :

Un assoupissement fatal

Dans ton cœur, qu'elle éclaire mal,

Ne souffre aucune sainte flamme,

Et forme une aveugle langueur

De la stupidité de l'âme

Et de la dureté du cœur.

Règle, règle mieux tes pensées,

Mets plus d'ordre en tes actions,

Réunis tes affections

Vagabondes et dispersées :

Pense, agis, aime incessamment,

Comme si déjà ce moment

Étoit celui d'en rendre conte,

Et ne devoit plus différer

Ta gloire éternelle ou ta honte,

Qu'autant qu'il faut pour expirer.

Qui prend soin de sa conscience

Ne considère dans la mort

Que la porte aimable d'un sort

Digne de son impatience.

L'horrible pâleur de son teint,

Les hideux traits dont on la peint,

N'ont pour ses yeux rien de sauvage,

Et ne font voir à leur clarté

Que la fin d'un triste esclavage

Et l'entrée à la liberté.

Crains le péché, si tu veux vivre

D'une vie heureuse et sans fin,

Et non pas ce commun destin

À qui la naissance te livre ;

Prépares-y-toi sans ennui :

Si tu ne le peux aujourd'hui,

Demain qu'aura-t-il de moins rude ?

As-tu ce terme dans ta main,

Et vois-tu quelque certitude

D'arriver jusqu'à ce demain ?

De quoi sert la plus longue vie

Avec si peu d'amendement,

Que d'un plus long engagement

Aux vices dont elle est suivie ?

Qu'est-elle souvent, qu'un amas

De sacriléges, d'attentats,

D'endurcissements invincibles ?

Et qu'y font de vieux criminels,

Que s'y rendre plus insensibles

Aux charmes des biens éternels ?

Plût à dieu que l'âme, bornée

À se bien regarder en soi,

Pût faire un bon et digne emploi

Du cours d'une seule journée !

Nos esprits lâches et pesants

Comptent bien les mois et les ans

Qu'a vus couler notre retraite ;

Mais tel les étale à grand bruit,

Dont la bouche devient muette

Quand il en faut montrer le fruit.

Si la mort te semble un passage

Si dur, si rempli de terreur,

Le péril qui t'en fait horreur

Peut croître à vivre davantage.

Heureux l'homme dont en tous lieux

Son image frappe les yeux,

Que chaque moment y prépare,

Qui la regarde comme un prix,

Et de soi-même se sépare

Pour n'en être jamais surpris !

Qu'un saint penser t'en entretienne

Quand un autre rend les abois :

Tu seras tel que tu le vois,

Et ton heure suivra la sienne.

Aussitôt que le jour te luit,

Doute si jusques à la nuit

Ta vie étendra sa durée ;

Et la nuit reçois le sommeil,

Sans la croire plus assurée

D'atteindre au retour du soleil.

Tiens ton âme toujours si prête,

Que ce glaive en l'air suspendu

Jamais sans en être attendu

Ne puisse tomber sur ta tête.

Souvent, sans nous en avertir,

La mort, nous forçant de partir,

Éteint la flamme la plus vive ;

Souvent tes yeux en sont témoins,

Et que le fils de l'homme arrive

Alors qu'on y pense le moins.

Cette dernière heure venue

Donne bien d'autres sentiments,

Et sur les vieux déréglements

Fait bien jeter une autre vue.

Avec combien de repentirs

Voudroit un cœur gros de soupirs

Pouvoir lors haïr ce qu'il aime,

Et combien avoir acheté

Le temps de prendre sur soi-même

Vengeance de sa lâcheté !

Oh ! Qu'heureux est celui qui montre

À toute heure un esprit fervent,

Et qui se tient tel en vivant,

Qu'il veut que la mort le rencontre !

Toi qui prétends à bien mourir,

Écoute l'art d'en acquérir

La véritable confiance,

Et vois quel est ce digne effort

Qui peut mettre ta conscience

Au chemin d'une bonne mort :

Un parfait mépris de la terre,

Des vertus un ardent desir,

Suivre sa règle avec plaisir,

Faire au vice une rude guerre,

S'attacher à son châtiment,

Obéir tôt et pleinement,

Se quitter, se haïr soi-même,

Et supporter d'un ferme esprit

L'adversité la plus extrême

Pour l'amour seul de Jésus-Christ.

Mais il faut une âme agissante,

Tandis que dure ta vigueur ;

Où la santé manque de cœur,

La maladie est impuissante :

Ses abattements, ses douleurs,

Rendent fort peu d'hommes meilleurs,

Non plus que les plus grands voyages ;

Souvent les travaux en sont vains,

Et les plus longs pèlerinages

N'ont jamais fait beaucoup de saints.

Prends peu d'assurance au prières

Qu'on te promet après ta mort,

Et pour te faire un saint effort

N'attends point les heures dernières :

Et tes proches et tes amis

Oublieront ce qu'ils t'ont promis

Plus tôt que tu ne t'imagines ;

Et qui peut attendre si tard

À répondre aux grâces divines,

Met son salut en grand hasard.

Tu dois envoyer par avance

Tes bonnes œuvres devant toi,

Qui de ton juge et de ton roi

Puissent préparer la clémence.

L'espérance au secours d'autrui

N'est pas toujours un bon appui

Près de sa majesté suprême,

Et si tu veux bien négliger

Toi-même le soin de toi-même,

Peu d'autres s'en voudront charger.

Travaille donc et sans remise :

Chaque moment est précieux,

Chaque instant peut t'ouvrir les cieux ;

Prends un temps qui te favorise ;

Mais hélas ! Qu'avec peu de fruit

L'homme, par soi-même séduit,

Endure qu'on l'en sollicite !

Et qu'il aime à perdre ici-bas

Le temps d'amasser un mérite

Qui fait vivre après le trépas !

Un temps viendra, mais déplorable,

Que tes yeux, en vain mieux ouverts,

Te feront voir combien tu perds

Dans cette perte irréparable.

Les soins tardifs de t'amender

Auront alors beau demander

Encore un jour, encore une heure :

Il faudra partir promptement,

Et la soif d'une fin meilleure

N'obtiendra pas un seul moment.

Penses-y sans cesse et sans feinte :

Ce grand péril se peut gauchir,

Et la crainte peut t'affranchir

Des plus justes sujets de crainte.

Quiconque à la mort se résout,

Qui la voit et la craint partout,

A peu de chose à craindre d'elle ;

Et le plus assuré secours

Contre les traits d'une infidèle,

C'est de s'en défier toujours.

Qu'une pieuse et sainte adresse,

Servant de règle à tes desirs,

Dispose tes derniers soupirs

À moins d'effroi que d'allégresse :

Meurs à tous les mortels appas,

Afin qu'en Dieu par le trépas

Tu puisses commencer à vivre,

Et qu'un plein mépris de ces lieux

Te donne liberté de suivre

Jésus-Christ jusque dans les cieux.

Qu'une sévère pénitence

N'épargne point ici ton corps,

Si tu veux recueillir alors

Les fruits d'une entière constance :

De ses plus âpres châtiments

Naîtront les plus doux sentiments

D'une confiance certaine ;

Et plus on l'aura maltraité,

Plus l'âme, forte de sa peine,

Prendra son vol en sûreté.

D'où te vient la folle espérance

De faire en terre un long séjour,

Toi qui n'as pas même un seul jour

Où tes jours soient en assurance ?

Combien en trompe un tel espoir !

Et combien en laisse-t-il choir

Dans le plus beau de leur carrière !

Combien tout à coup défaillir,

Et précipiter dans la bière

La vaine attente de vieillir !

Combien de fois entends-tu dire :

« celui-ci vient d'être égorgé,

Celui-là d'être submergé,

Cet autre dans les feux expire ! »

L'un, écrasé subitement

Sous le débris d'un bâtiment,

A fini ses jours et ses vices ;

L'autre au milieu d'un grand repas,

L'autre parmi d'autres délices

S'est trouvé surpris du trépas ;

L'un est percé d'un plomb funeste,

L'autre dans le jeu rend l'esprit,

Tel meurt étranglé dans son lit,

Et tel étouffé de la peste !

Ainsi mille genres de morts,

Par mille différents efforts,

Des mortels retranchent le nombre ;

L'ordre en ce point seul est pareil,

Qu'ils passent tous ainsi qu'une ombre

Qu'efface et marque le soleil.

Parmi les vers et la poussière

Qui daignera chercher ton nom,

Et pour obtenir ton pardon

Hasarder la moindre prière ?

Fais, fais ce que tu peux de bien,

Donne aux saints devoirs d'un chrétien

Tout ce que Dieu te donne à vivre :

Tu ne sais quand tu dois mourir,

Et moins encor ce qui doit suivre

Les périls qu'il y faut courir.

Tandis que le temps favorable

Te donne loisir d'amasser,

Amasse, mais sans te lasser,

Une richesse perdurable ;

Donne-toi pour unique but

Le grand œuvre de ton salut

Autant que le peut ta foiblesse ;

N'embrasse aucun autre projet,

Et prends tout souci pour bassesse,

S'il n'a ton Dieu pour seul objet.

Fais des amis pour l'autre vie ;

Honore les saints ici-bas,

Et tâche d'affermir tes pas

Dans la route qu'ils ont suivie ;

Range-toi sous leur étendard,

Afin qu'à l'heure du départ

Ils fassent pour toi des miracles,

Et qu'ils viennent te recevoir

Dans ces lumineux tabernacles

Où la mort n'a point de pouvoir.

Ne tiens sur la terre autre place

Que d'un pèlerin sans arrêt,

Qui ne prend aucun intérêt

Aux soins dont elle s'embarrasse ;

Tiens-y-toi comme un étranger

Qui dans l'ardeur de voyager

N'a point de cité permanente ;

Tiens-y ton cœur libre en tout lieu,

Mais d'une liberté fervente

Qui s'élève et s'attache à Dieu.

Pousse jusqu'à lui tes prières

Par de sacrés élancements ;

Joins-y mille gémissements,

Joins-y des larmes journalières.

Ainsi ton esprit bienheureux

Puisse d'un séjour dangereux

Passer en celui de la gloire !

Ainsi la mort pour l'y porter

Règne toujours en ta mémoire !

Ainsi Dieu te daigne écouter !