Chapitre xxiv

By Pierre Corneille

Written 1656-01-01 - 1656-01-01

Homme, quoi qu'ici-bas tu veuilles entreprendre,

Songe à ce compte exact qu'un jour il en faut rendre,

Et mets devant tes yeux cette dernière fin

Qui fera ton mauvais ou ton heureux destin.

Regarde avec quel front tu pourras comparoître

Devant le tribunal de ton souverain maître,

Devant ce juste juge à qui rien n'est caché,

Qui jusque dans ton cœur sait lire ton péché,

Qu'aucun don n'éblouit, qu'aucune erreur n'abuse,

Que ne surprend jamais l'adresse d'une excuse,

Qui rend à tous justice et pèse au même poids

Ce que font les bergers et ce que font les rois.

Misérable pécheur, que sauras-tu répondre

À ce dieu qui sait tout, et viendra te confondre,

Toi que remplit souvent d'un invincible effroi

Le courroux passager d'un mortel comme toi ?

Donne pour ce grand jour, donne ordre à tes affaires,

Pour ce grand jour, le comble ou la fin des misères,

Où chacun, trop chargé de son propre fardeau,

Son propre accusateur et son propre bourreau,

Répondra par sa bouche, et seul à sa défense,

N'aura point de secours que de sa pénitence.

Cours donc avec chaleur aux emplois vertueux :

Maintenant ton travail peut être fructueux,

Tes douleurs maintenant peuvent être écoutées,

Tes larmes jusqu'au ciel être soudain portées,

Tes soupirs de ton juge apaiser la rigueur,

Ton repentir lui plaire, et nettoyer ton cœur.

Oh ! Que la patience est un grand purgatoire

Pour laver de ce cœur la tache la plus noire !

Que l'homme le blanchit, lorsqu'il le dompte au point

De souffrir un outrage et n'en murmurer point !

Lorsqu'il est plus touché du mal que se procure

L'auteur de son affront, que de sa propre injure ;

Lorsqu'il élève au ciel ses innocentes mains

Pour le même ennemi qui rompt tous ses desseins,

Qu'avec sincérité promptement il pardonne,

Qu'il demande pardon de même qu'il le donne,

Que sa vertu commande à son tempérament,

Que sa bonté prévaut sur son ressentiment,

Que lui-même à toute heure il se fait violence

Pour vaincre de ses sens la mutine insolence,

Et que pour seul objet partout il se prescrit

D'assujettir la chair sous les lois de l'esprit !

Ah ! Qu'il vaudroit bien mieux par de saints exercices

Purger nos passions, déraciner nos vices,

Et nous-mêmes en nous à l'envi les punir,

Qu'en réserver la peine à ce long avenir !

Mais ce que nous avons d'amour désordonnée,

Pour cette ingrate chair à nous perdre obstinée,

Nous-mêmes nous séduit, et l'arme contre nous

De tout ce que nos sens nous offrent de plus doux.

Qu'auront à dévorer les éternelles flammes,

Que cette folle amour où s'emportent les âmes,

Cet amas de péchés, ce détestable fruit

Que cette chair aimée au fond des cœurs produit ?

Plus tu suis ses conseils et te fais ici grâce,

Plus de matière en toi pour ces flammes s'entasse ;

Et ta punition que tu veux reculer

Prépare à l'avenir d'autant plus à brûler.

Là, par une justice effroyable à l'impie,

Par où chacun offense, il faudra qu'il l'expie ;

Les plus grands châtiments y seront attachés

Aux plus longues douceurs de nos plus grands péchés.

Dans un profond sommeil la paresse enfoncée

D'aiguillons enflammés s'y trouvera pressée,

Et les cœurs que charmoit sa molle oisiveté

Gémiront sans repos toute l'éternité.

L'ivrogne et le gourmand recevront leurs supplices

Du souvenir amer de leurs chères délices,

Et ces repas traînés jusques au lendemain

Mêleront leur idée aux rages de la faim.

Les sales voluptés, dans le milieu d'un gouffre,

Parmi les puanteurs de la poix et du soufre,

Laisseront occuper aux plus cruels tourments

Les lieux les plus flattés de leurs chatouillements.

L'envieux, qui verra du plus creux de l'abîme

Le ciel ouvert aux saints et fermé pour son crime,

D'autant plus furieux, hurlera de douleur

Pour leur félicité plus que pour son malheur.

Tout vice aura sa peine à lui seul destinée :

La superbe à la honte y sera condamnée,

Et pour punir l'avare avec sévérité,

La pauvreté qu'il fuit aura sa cruauté.

Là sera plus amère une heure de souffrance

Que ne le sont ici cent ans de pénitence ;

Là jamais d'intervalle ou de soulagement

N'affoiblit des damnés l'éternel châtiment ;

Mais ici nos travaux peuvent reprendre haleine,

Souffrir quelque relâche à la plus juste peine ;

L'espoir d'en voir la fin à toute heure est permis,

Tandis qu'on s'en console avecque ses amis.

Romps-y donc du péché les noires habitudes,

À force de soupirs, de soins, d'inquiétudes,

Afin qu'en ce grand jour ce juge rigoureux

Te mette en sûreté parmi les bienheureux ;

Car les justes alors avec pleine constance

Des maux par eux soufferts voudront prendre vengeance,

Et d'un regard farouche ils paroîtront armés

Contre les gros pécheurs qui les ont opprimés.

Tu verras lors assis au nombre de tes juges

Ceux qui jadis chez toi cherchoient quelques refuges,

Et tu seras jugé par le juste courroux

De qui te demandoit la justice à genoux.

L'humble alors et le pauvre après leur patience

Rentreront à la vie en paix, en confiance,

Cependant que le riche avec tout son orgueil,

Pâle et tremblant d'effroi, sortira du cercueil.

Lors aura son éclat la sagesse profonde,

Qui passoit pour folie aux mauvais yeux du monde :

Une gloire sans fin sera le digne prix

D'avoir souffert pour Dieu l'opprobre et le mépris.

Lors tous les déplaisirs endurés sans murmure

Seront changés en joie inépuisable et pure ;

Et toute iniquité confondant son auteur

Lui fermera la bouche et rongera le cœur.

Point lors, point de dévots sans entière allégresse,

Point lors de libertins sans profonde tristesse :

Ceux-là s'élèveront dans les ravissements,

Ceux-ci s'abîmeront dans les gémissements ;

Et la chair qu'ici-bas on aura maltraitée,

Que la règle ou le zèle auront persécutée,

Goûtera plus alors de solides plaisirs

Que celle que partout on livre à ses desirs.

Les lambeaux mal tissus de la robe grossière

Des plus brillants habits terniront la lumière ;

Et les princes verront les chaumes préférés

Au faîte ambitieux de leurs palais dorés.

La longue patience aura plus d'avantage

Que tout ce vain pouvoir qu'a le monde en partage ;

La prompte obéissance et sa simplicité,

Que tout ce que le siècle a de subtilité.

La joie et la candeur des bonnes consciences

Iront lors au-dessus des plus hautes sciences ;

Et du mépris des biens les plus légers efforts

Seront de plus grand poids que les plus grands trésors.

Tu sentiras ton âme alors plus consolée

D'une oraison dévote à tes soupirs mêlée,

Que d'avoir fait parade en de pompeux festins

Du choix le plus exquis des viandes et des vins.

Tu te trouveras mieux de voir dans la balance

L'heureuse fermeté d'un rigoureux silence,

Que d'y voir l'embarras et les distractions

D'un cœur qui s'abandonne aux conversations ;

D'y voir de bons effets que de belles paroles,

Des actes de vertu que des discours frivoles ;

D'y voir la pénitence avec sa dureté,

D'y voir l'étroite vie avec son âpreté,

Que la douce mollesse où flotte vagabonde

Une âme qui s'endort dans les plaisirs du monde.

Apprends qu'il faut souffrir quelques petits malheurs,

Pour t'affranchir alors de ces pleines douleurs :

Éprouve ici ta force, et fais sur peu de chose

Un foible essai des maux où l'avenir t'expose.

Ils seront éternels, et tu crains d'endurer

Ceux qui n'ont ici-bas qu'un moment à durer !

Si leurs moindres assauts, leur moindre expérience

Te jette dans le trouble et dans l'impatience,

Au milieu des enfers, où ton péché va choir,

Jusques à quelle rage ira ton désespoir ?

Souffre, souffre sans bruit, quoi que le ciel t'envoie :

Tu ne saurois avoir de deux sortes de joie,

Remplir de tes desirs ici l'avidité,

Et régner avec Dieu dedans l'éternité.

Quand depuis ta naissance on auroit vu ta vie

D'honneurs jusqu'à ce jour et de plaisirs suivie,

Qu'auroit tout cet amas qui te pût secourir,

Si dans ce même instant il te falloit mourir ?

Tout n'est que vanité : gloire, faveurs, richesses,

Passagères douceurs, trompeuses allégresses ;

Tout n'est qu'amusement, tout n'est que faux appui,

Hormis d'aimer Dieu seul, et ne servir que lui.

Qui de tout son cœur l'aime y borne ses délices ;

Il ne craint mort, enfer, jugement, ni supplices ;

De ce parfait amour le salutaire excès

Près de l'objet aimé lui donne un sûr accès ;

Mais lorsque le pécheur aime encor que du vice

La funeste douceur dans son âme se glisse,

Il n'est pas merveilleux s'il tremble incessamment

Au seul nom de la mort ou de ce jugement.

Il est bon toutefois que l'ingrate malice,

En qui l'amour de Dieu cède aux attraits du vice,

Du moins cède à son tour à l'effroi des tourments

Qui l'arrache par force à ses déréglements.

Si pourtant cette crainte est en toi la maîtresse,

Sans que celle de Dieu soutienne ta foiblesse,

Ce mouvement servile, indigne d'un chrétien,

Dédaignera bientôt les sentiers du vrai bien,

Et te laissera faire une chute effroyable

Dans les piéges du monde et les filets du diable.