Chapitre xxvi

By Pierre Corneille

Written 1656-01-01 - 1656-01-01

Seigneur, qu'il faut être parfait

Pour tenir vers le ciel l'âme toujours tendue.

Sans jamais relâcher la vue

Vers ce que sur la terre on fait !

À travers tant de soins cuisants

Passer comme sans soin, non ainsi qu'un stupide

Que son esprit morne et languide

Assoupit sous les plus pesants ;

Mais par la digne fermeté

D'une âme toute pure et toute inébranlable,

Par un privilége admirable

De son entière liberté,

Détacher son affection

De tout ce qu'ici-bas un cœur mondain adore :

Seigneur, j'ose le dire encore,

Qu'il y faut de perfection !

Ô Dieu tout bon, Dieu tout-puissant,

Défends-moi des soucis où cette vie engage,

Qu'ils n'enveloppent mon courage

D'un amas trop embarrassant.

Sauve-moi des nécessités

Dont le soutien du corps m'importune sans cesse,

Que leur surprise ou leur mollesse

Ne donne entrée aux voluptés.

Enfin délivre-moi, seigneur,

De tout ce qui peut faire un obstacle à mon âme,

Et changer sa plus vive flamme

En quelque mourante langueur.

Ne m'affranchis pas seulement

Des folles passions dont la terre est si pleine,

Et que la vanité mondaine

Suit avec tant d'empressement ;

Mais de tous ces petits malheurs

Dont répand à toute heure une foule importune

La malédiction commune

Pour peine sur tous les pécheurs ;

De tout ce qui peut retarder

La liberté d'esprit où ta bonté m'exhorte,

Et semble lui fermer la porte,

Quand tu veux bien me l'accorder.

Ineffable et pleine douceur,

Daigne, ô mon Dieu, pour moi changer en amertume

Tout ce que le monde présume

Couler de plus doux dans mon cœur.

Bannis ces consolations

Qui peuvent émousser le goût des éternelles,

Et livrer mes sens infidèles

À leurs folles impressions.

Bannis tout ce qui fait chérir

L'ombre d'un bien présent sous un attrait sensible,

Et dont le piége imperceptible

Nous met en état de périr.

Fais, seigneur, avorter en moi

De la chair et du sang les dangereux intrigues ;

Fais que leurs ruses ni leurs ligues

Ne me fassent jamais la loi ;

Fais que cet éclat d'un moment

Dont le monde éblouit quiconque ose le croire,

Cette brillante et fausse gloire,

Ne me déçoive aucunement.

Quoi que le diable ose inventer

Pour ouvrir sous mes pas un mortel précipice,

Fais que sa plus noire malice

N'ait point de quoi me supplanter.

Pour combattre et pour souffrir tout,

Donne-moi de la force et de la patience :

Donne à mon cœur une constance

Qui persévère jusqu'au bout.

Fais que j'en puisse voir proscrit

Le goût de ces douceurs où le monde préside :

Fais qu'il laisse la place vide

À l'onction de ton esprit.

Au lieu de cet amour charnel

Dont l'impure chaleur souille ce qu'elle enflamme,

Fais couler au fond de mon âme

Celui de ton nom éternel.

Boire, et manger, et se vêtir,

Sont d'étranges fardeaux qu'impose la nature :

Oh ! Qu'un esprit fervent endure

Quand il s'y faut assujettir !

Fais-m'en user si sobrement

Pour réparer un corps où l'âme est enfermée,

Qu'elle ne soit point trop charmée

De ce qu'ils ont d'alléchement.

Leur bon usage est un effet

Que le propre soutien a rendu nécessaire,

Et ce corps qu'il faut satisfaire

N'y peut renoncer tout à fait ;

Mais de cette nécessité

Aller au superflu, passer jusqu'aux délices,

Et par de lâches artifices

Y chercher sa félicité :

C'est ce que nous défend ta loi,

De peur que de la chair l'insolence rebelle

À son tour ne range sous elle

L'esprit qui doit être son roi.

Entre ces deux extrémités,

De leur juste milieu daigne si bien m'instruire,

Que les excès qui peuvent nuire

Soient de part et d'autre évités.